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Séjours de Clémént BARA (1912 - 1914) au Nicaragua
d'après les lettres et le journal intime de Jeanne SCHERF, son épouse.
1912
Dès le 27 Juillet 1912, Clément BARA partit au Nicaragua pour reconnaître et prendre possession des quatre mille hectares de terrain. Il arriva à Bluefields le 15 Août et repartit immédiatement par le bateau suivant, le 19 Août, pour le Rio-Grande ou il arriva près de La Cruz, le 21 Août. Aussitôt arrivé, il explora les terrain situés aux environs de La Cruz; parmi ceux alors disponibles, son choix s'arrêta pour les terrains qui sont situés à 6 kilomètre environ de La Cruz; ils avaient une longueur de 1800 mètres environ, en bordure du fleuve, pour s'élargir ensuite et arriver à trois kilomètres, avec une profondeur de 13 kilomètre 500 environ. Clément pris possession immédiatement de ces terrains, avec les 200 bons de la "European American Finance Developement Cy" donnant droit chacun à 20 hectares. Ces bons furent déposés par lui, entre les mains de son avocat de Bluefields qui se chargea de faire le nécessaire pour satisfaire la loi immobilière au Nicaragua; à cet effet, il déposa les dits bons au bureau de l'Intendance de Bluefields et fit paraître dans un des journaux d'annonces légales du pays, deux insertions faisant connaître la prise de possession des dits terrains; personne n'ayant fait opposition à cette insertion dans les délais légaux, sa société (la compagnie foncière et agricole de l'Amérique Centrale) en est devenue propriétaire. Aussitôt la délimitation des dits terrains, avec le domaine national fut faite par les soins de Monsieur Gamez, géomètre-expert, à Bluefields, délimitation qui fut faite en traçant un chemin de 6 mètres de large, par l'apposition de bornes, et l'établissement d'un plan; ce plan une fois établi, sera déposé aux archives du district de Bluefields pour tenir lieu de plan cadastral, et alors le Gouvernement du Nicaragua en délivra une expédition.
Ces terrains étaient excellents pour la culture des bananes, aussi bien ceux situés à proximité de la rive, que les plus éloignés. - Les berges étaient d'une hauteur de 15 mètres environ au-dessus du niveau du fleuve, supprimant tout risque d'inondation aux plantations.
Au début, ces terrains étaient recouverts par la forêt vierge qui s'étendait sur toute cette région. Clément avec ces 4 compagnons, commença immédiatement le défrichement. Il installa 2 camps distants l'un de l'autre d'environ 1 Km, le premier en remontant le fleuve fut construit sur un rocher, ce qui constituait une situation unique pour l'établissement du matériel d'exploitation de nos bananes. C'est là que fut installé le magasin de vente (bogeda) et l'un des campements des hommes. Un second campement était situé tout près d'un petit affluent du Rio, où un projet d'installation d'une petite usine hydraulique avait été envisagée. En basses-eaux ont pourrait ainsi obtenir une force d'environ 10 chevaux. Vers le mois de Novembre un troisième campem ent fut installé dans l'intérieure de la propriété, à une distance d'environ deux kilomètres des berges du fleuve, le long d'un petit ruisseau, qui vient se jeter dans le Rio, à coté du deuxième campement.
Les premiers bananiers furent plantés les derniers jours du mois de septembre, et, fin décembre 1912 il y avait près de 250 hectares de plantés et défrichés. Clément et ses employés furent d'abord logés sous des cahutes en feuilles, cahutes ouvertes à tous les vents, où la pluie, excessivement forte à cette époque, entrait avec trop de facilité, mouillant la literie et les vêtements. Une petite cabane en planches, montée sur pilotis et couverte en lames de zinc ondulées qui semblaient très incommodes pour un pays aussi chaud, la toiture absorbant la chaleur solaire, rendait pendant le jour l'intérieur de la maison intenable. On commanda alors une maison démontable qui fut expédié au Rio-Grande, elle mènerait 256 mètres carrés et se composaient d'une grande salle commune, cinq pièces et d'une véranda circulaire; sur un des cotés de cette véranda une cuisine était installée. cette maison arriva après le 31 décembre 1912 et rendit de grands services à la colonie qui contenait en plus de Clément 4 autres personnes.
Après un bref séjour de convalescence de Clément à Paris, fin 1912, Clément reparti sur la plantation. La plantation fit alors l'acquisition d'un canot automobile qui rendit les plus grands services à notre personnel, lui permettant d'aller plus rapidement de notre plantation de la Cruz, à la barre, et surtout remorquait les pirogues indiennes, qui transportent les plants de bananes, que nous achetons à des indiens établis le long du fleuve.
Des envois de vivre, de conserves et d'objets divers ont été faits à la plantation, tant pour servir au personnel, que pour vendre aux indigènes, qui viennent s'alimenter à la bogéta faisant ainsi entrer en contact avec les populations environnantes. La bogéta était des plus florissante à cette époque et permettait d'envisager de belles espérances pour l'avenir de la Société dans le pays.
Décembre 1912, Vendredi - New-Orléans - Ma chère Henriette. Tu vois je suis aussi haut perché que je suis loin puisque je suis au 8 ème étage de l'hôtel mais comme c'est agréable, pas de vis à vis, en face la vue sur New-Orléans à perte de vue. Aussi l'on peut se promener dans des costumes du Nicaragua car Rameau trouve qu'il fait chaud et ne fait pas un mouvement sans être obligé de porter la main sur son front. Vrai, il se dégraisse. Il a déjà commencé sur le bateau avec le mal de mer. Ici, ils ont aimé ses beaux pantalons kakis qu'il avait fait faire sur mesure. Ils sont trop grands de ceinture. Je viens de voir un Nicaraguais et lui ai demandé s'il fait aussi chaud qu'à Bluefields. Il me répond que non. C'est une agréable perspective et j'espère vérifier bientôt car nous partons demain matin. Dans 4 jours nous serons là bas.
J'espère que vous allez tous bien. Je te prie de me dire très exactement ce que fait Jeanne car elle est capable de ne pas me dire ce qu'elle souffre pour ne pas m'attrister. Il n'y a aucune raison pour qu'elle soit triste au contraire l'avenir s'ouvre bien devant nous. Je comprends parfaitement que la séparation est dure, je le ressent moi aussi. Mais ici bas rien ne s'acquiert que par une souffrance et bientôt lorsque nous nous retrouverons, les mauvais jours seront vite oubliés. Elle peut avoir confiance en moi, elle sait que je suis courageux pour tout supporter par conséquent, je ne souffre pas des petits soucis que d'autres dans les mêmes circonstances. Le pays où je vais est beau, très sain ce qui est à considérer et l'avenir se présente bien. J'espère donc que Jeanne sera courageuse et qu'elle passera sans tristesse ces mois de séparation qu'en réagissant ainsi elle me fera plaisir, car elle suivra ma pensée. Et toi ma chère Henriette que deviens-tu, j'espère que ces idées noires que tu as quelques fois se sont dissipées, vous êtes 2 soeurs Jeanne et toi, qui vous entendez bien ayant toutes les deux les mêmes sentiments, tâche de voir mieux devant toi. J'espère qu'un jour ou l'autre celui que tu cherches dans tes rêves de jeunes fille se présentera. Je t'embrasse affectueusement ma chère soeur, ton beau frère qui t'aime comme ses enfants. Clément Bara.
1913
15 Janvier 1913 - Mon cher Clément et ma chère Jeanne. Nous avons été bien content de recevoir la lettre de Clément avec ses bons souhaits et nous t'en remercions. Quand vous recevrez les nôtres il y aura déjà longtemps que l'année sera commencée, mais j'ai tardé exprès pour que tu n'aies pas toutes les nouvelles en même temps. J'ai su avec grand plaisir que vous étiez enfin réunis mais j'attends avec impatience les nouvelles de Jeanne pour savoir comment s'est passée sa traversée. Je suis un peu grippée ces jours ci, ce qui fait que je ne puis aller rue Laugier savoir s'il y a une lettre. J'y suis allée les premiers jours de Janvier pour savoir si tu étais arrivée à New York, j'ai trouvé toute la famille en bonne santé. Riri (Henri Bara) était en train de goûter avec un appétit comme je voudrais voir Jean en avoir et Madeleine, comme une grande fille bien rose cousait à la machine à coudre. Jean est rentré à Carnot et bien content d'être avec Riri mais malheureusement au bout de 4 jours il a été repris de sa grippe enfin cela a été peu de chose et depuis 2 jours il est rentré de nouveau. Il pourra je pense très vite suivre; il va et vient tout seul, il fait ses devoirs au Lycée. Tante Thérèse l'a invité aller déjeuner avec Riri quand il y va mais naturellement Jeudi à cause de son rhume, il n'a pas pu profiter de l'invitation qui le tentait pourtant bien. Jacques va bien pour le moment, j'espère que maintenant que nous avons tous eu la grippe nous allons être tranquilles. Georges est très content de sa situation chez Terrot. Ses patrons sont très gentils et cet hiver jusqu'à présent il s'est bien porté. Je ne te donne pas des nouvelles de Papa car il doit t'écrire. Quant à Robert et sa famille je n'ai pas de nouvelles fraîches car cela fait 15 jours que Marguerite m'a écrit à ce moment là, elle et le petit allait mieux de leur coqueluche mais la petite avait de fortes quintes qui me rappelaient celles de Jacques. Naturellement personne ne peut aller les voir, c'est bien triste pour eux. J'ai fait ta commission à Rhencé à propos des toilettes indiennes, elle vous envoie bien des amitiés, elle vient d'avoir une grosse bronchite mais cela va mieux. La pauvre Marthe Hesbert n'a vraiment pas de chance, je viens de recevoir un faire part de la mort de son frère Pierre. L'enterrement a eu bien lieu dans la plus stricte intimité. Je ne sais pas pourquoi, je te l'écrirai la prochaine fois quand j'aurai été la voir. J'ai été chez Amélie il y a quelques jours, elle ne change pas mais sa fille est vraiment belle fille. Quant à Marguerite Destombes il parait qu'elle est énorme et que l'on craint bien qu'elle n'en ait encore deux cette fois ci. J'espère que tu ne nous en rapporteras pas autant, il faut faire attention dans ces pays chauds tout est si fertile. Enfin en attendant de vos bonnes nouvelles Henri se joint à moi pour envoyer à tous deux avec nos meilleurs voeux de réussite, souhaits de bonne santé de bons baisers affectueux. Votre vieille cousine, Amelie BARA (Boivin)
Dimanche 26 Janvier 1913. C'est perché sur les marches de l'escalier de mon château féodal que je t'écris dans un costume qui n'a rien d'esthétique, pas plus que le paysage d'ailleurs. Enfin il y a une bonne chose c'est que je suis enfin à destination, je t'assure que ce n'est pas trop tôt. La dernière partie du voyage est particulièrement pénible. Jamais de ma vie je n'ai voyagé d'une pareille façon. Tu vas en juger d'ailleurs. En partant de Bluefield, on prend un petit bateau à pétrole qui nous mène aux embarcadères et là vous attendez un petit bateau à peu prés semblable aux grands bateaux de pêche que l'on voit au bord de la mer. On commence d'abord par entasser les colis et je t'assure qu'il y en a; puis quand tous les colis sont entassés, on vous prie de monter et il faut se trouver une place parmi tous ces colis. Clément pour que je sois moins mal avait pris un autre bateau car celui qui fait le service régulier emmenait 25 nègres. Tu vas voir que nous l'avons regretté. Tout d'abord avant de se mettre en route, on dîne, quelle cuisine. On ne s'imagine rien de pareil en France. Heureusement, Clément avait acheté une douzaine d'oeufs et un poulet ce qui fait qu'il allait lui même à la cuisine faire cuire les oeufs et nous pouvons du moins manger quelques chose qui nous dégoûte pas. Enfin on part. Clément m'installe dans le hamac d'Henri tandis que les autres passagers se couchent au milieu des colis. J'ai dormi entre un tonneau et une caisse, les deux objets me labouraient agréablement le dos pendant le trajet. Et je t'assure que nous avons dansé. Avec ma chance habituelle au lieu de 6h, nous avons dansé 24h c'était affreux. Je déteste la mer et cette partie de voyage m'a paru particulièrement pénible. Avant d'arriver à l'embouchure du fleuve, il y a un endroit qu'on appelle la barre, tout à fait étonnant, tu en jugeras. A ce moment il y a lutte entre les deux eaux et il se produit de très grosses vagues qui entrent dans le bateau inondant une passagère et son bébé. Ils étaient mouillés jusqu'aux os. Grâce à mon hamac, comme j'étais perchée, je n'ai heureusement pas été baptisée. Une fois à la barre, le Capitaine nous dépose avec armes et bagages disant qu'il ne voulait pas nous mener plus loin il avait des voyageurs pour une autre destination. Clément était navré et moi je ne riais pas. Enfin nous descendons à l'hôtel: un poème. Le beau Rousseau vient nous retrouver avec un air dégagé et son rire niais. Je m'attendais toujours à ce qu'il nous présente sa femme mais hélas je n'ai pas pu jouir de ce beau spectacle. Tu aurais dû voir la luxueuse chambre d'hôtel. Il n'y avait rien du confort de la Savoie, je t'assure. Les meubles consistaient en un X sur lequel est tendu une planche. Voilà le lit: Ma foi, j'étais si heureuse d'être à terre que j'ai très bien dormi. Le lendemain matin Clément s'est mis en campagne pour tâcher de nous faire conduire à la plantation. Il a fini par trouver deux hommes qui avaient un canot automobile et qui ont bien voulu nous transporter mais pas nos colis. Tu vois d'ici quel contre-temps. Pour tout bagage ma petite valise, obligé de laisser ma bonne grosse malle et de m'en passer pendant 8 jours. Enfin, il faut faire contre mauvaise fortune bon coeur. Et nous sommes partis. Comme c'est long le trajet sur le fleuve. Nous avons voyagé toute la journée et le soir nous nous sommes arrêtés sur la plantation de ceux qui nous ont conduit. J'étais heureuse comme tout de trouver un dîner. Il y avait la maîtresse de maison et sa soeur qui ont été très gentilles. Nous avons causé tant bien que mal. Clément servait de temps en temps d'interprète. Tu devais voir comme ces femmes sont adroites et comme elles brodent bien. Voilà deux ans qu'elles sont sur la plantation et elles se portent très bien. Il y avait un petit garçon de l'âge de Riri avec lequel j'ai joué toute la soirée. Il me faisait penser à mon cher petit fils dont je suis tant privé. Pourtant je n'ai pas encore regretté de ne pas l'avoir avec moi, si tu savais chère maman comme je suis heureuse de le savoir avec toi et combien je te remercie de l'avoir gardé lui et sa soeur. Comme j'aurai souffert de le savoir avec moi ces chéris. Ces malheureux gens sont sur un marécage et sont dévorés par les moustiques. C'est une horreur et il y a de quoi devenir fou. Ici, il y en a aussi probablement mais c'est le paradis à coté de là bas. J'ai très bien dormi dans un vrai lit très propre et le lendemain à l'aube nous sommes repartis. Quand on suit les rives du Rio Grande on ne doute plus que cet endroit est la mère patrie du bananier. Dans ce dernier parcourt, on voit une plantation après l'autre, quelques unes sont en pleine prospérité et sont très jolies à voir. Sur l'une, j'ai vu flotter le drapeau français. Comme c'est bon de voir nos chères couleurs si loin de la France. Nous nous sommes arrêtés et les français sont venus nous saluer. Il y a une jeune dame avec son mari qui a laissé son bébé en France. Mais elle n'est là que pour 3 mois. Elle n'a peur de rien cette dame. Il paraît qu'elle sent son mari jusque dans la brousse. Tu vois que je ne suis pas la seule femme échouée au Nicaragua. Enfin vers midi nous sommes arrivés dans notre château féodale. Monsieur Surdon et le mécanicien se demandaient ce que nous devenons et comme tu le penses, ils étaient très contents de nous voir. Les Titedoux sont furieux après Clément. Aussi ils n'ont pas montré le bout de leur nez quand nous avons passé. J'ai simplement dit au jeune homme que j'avais un paquet pour sa mère qui n'arrivait que mercredi. Clément aura encore des ennuis avec ces gens là, je le crains.
Enfin nous avons escaladé la berge et nous sommes arrivés au port. Te dirais-je mes impressions. D'abord je n'ai pas été surprise, je m'attendais à trouver tout comme c'est réellement. Il est certain qu'il faut du courage pour renoncer à tout confort et que par moment c'est un peu dur. Mais je me console en me disant que cela a dû être dur pour Clément d'arriver comme cela loin de tout. Il y a une chose qui aide à vivre, c'est que personne n'est de mauvaise humeur, chacun prend les choses du bon côté. Par exemple, il me tarde d'être mercredi pour avoir mon lit car je couche sur l' X avec Clément et nous sommes un peu à l'étroit. Puis j'ai hâte aussi d'avoir mes robes de chambres car on ne peut autrement que d'être habiller comme des voleurs ici. Comme on apprécie les moindres choses quand on est comme cela loin de tout. Heureusement que nous avions des provisions. Je t'assure qu'elles ont été bien accueillies, Surdon et le mécanicien ne mangeaient que des conserves. Nous avons deux nègres pour nous servir, l'un ne fait pas grand chose et l'autre le regarde et je t'assure qu'on les paye cher. Rousseau avait tout laissé dans un désordre inexprimable toutes les conserves étaient entre les mains du cooks qui faisait des générosités au profit de la Société. C'est effrayant quand il n'y a pas d'ordre comme tout s'en va. J'ai commencé par ranger toutes les conserves dans ma case et je n'en donne pas plus qu'il n'en faut. Je fais la cuisine avec le cooks mais sois tranquille je ne reste pas à coté du feu. Il me tarde d'avoir l'essence pour notre fourneau car la cuisine comme on l'a fait actuellement est plutôt primitive. Tu penses si Clément est heureux de manger de nouveau de la cuisine de sa femme. Je tâche de faire pour le mieux pour qu'il ait plus de légumes de conserves. Voici le menu du jour: cacao nebka et break feast (dommage que les 20 boîtes soient en route) 11h soupe à l'oignon - conserves de poulets, pommes sautées - confiture de pommes fabriqués par Jeanne et Henriette qui font les délices de tous. 6h soupe aux haricots - omelettes aux tomates - dessert. Que dis-tu de cela? Tu vois que nous ne mourrons pas de faim, chacun a très bon appétit. Monsieur Surdon et moi nous ajoutons un bon café qui nous est meilleur que tout. Par exemple notre installation est primitive assis sur des caisses le mécanicien sur un petit tonneau et une caisse plus grande nous sert de table. Ce n'est pas très confortable. Le mécanicien va fabriquer une table quand les colis seront arrivés. Il prendra la caisse qui sert à emballer les étagères de papa. On attend ce bateau de mercredi comme le Messie. Moi ce que j'attends surtout ce sont les lettres; j'espère tant avoir de vos nouvelles à tous.
Ce matin pendant que Clément, Surdon et le mécanicien étaient en train de faire un chemin, je suis restée avec le cooks, et tout en faisant la cuisine nous avons chanté des cantiques. Le pauvre garçon est analphabète et je l'entends fredonner un air qui ressemble vaguement à "comme un phare sur la plage". J'ai compris sa religion et tous deux sommes mis à chanter. C'était très doux pour moi d'entendre chanter ce cantique dans ce pays perdu il me semble que c'était un peu comme un encouragement pour moi. L'autre nègre est martiniquais, il cause français. Je t'assure qu'ils ne sont pas méchants et que je n'ai pas peur d'eux, souvent je cause avec eux.
Je suis déjà allé aux creeks avec Clément. Comme Madeleine, je marche sur les branches. Je ne me suis pas encore baignée et pour cause mais une fois que je le pourrais je le ferais certainement. C'est un besoin par cette chaleur et il n'y a pas de crocodiles là. Nous en avons vu plusieurs sur le fleuve mais nous sommes à 17m de hauteur et ils ne viennent pas jusque là. Clément persiste malgré mes prières à boire l'eau du Rio mais moi je ne la bois pas. Je me fais de la tisane ou du thé léger.
Nous attendons le bateau comme le Messie. Pense donc, c'est le seul moyen de communication, autrement on est comme un pingouin sur un rocher. Il y a un arrêt dans le travail de défrichement, il va falloir que Clément remanie tout cela. Surdon n'a rien pu faire pendant son absence. Tout cela n'ira pas sans difficultés. Tu devrais les entendre causer tous les deux. Ce sont vraiment de braves pères de famille qui ne pensent qu'à bien faire. Dieu veuille qu'ils réussissent. J'espère de tout mon coeur que Rousseau ne reviendra plus et que tout cela sera arrangé, qu'il y aura un autre sous-directeur quand Clément voudra partir. Dites bien à Jean qu'il faut que Clément prenne ses vacances au 15 Mai; il ne peut pas se tuer pour la société, le métier qu'il fait est pénible et il paye de sa personne plus que les autres.
Clément a fabriqué une espèce d'armoire que j'appelle pompeusement l'armoire à glace (la glace est un vieux rideau). Surdon a fait confectionner des W.C. Aujourd'hui, je vais manger le premier oeuf de nos poules, quel événement. Le pain d'épice que nous avons acheté ensemble est très apprécié, il est arrivé en assez bon état. La seule surprise agréable que j'ai eu en arrivant ici est que la température n'est pas aussi terrible que je le craignais. Il y a quelques heures chaudes dans la journée de 10h à 2h, là on ne sait pas trop où se mettre mais après, il fait bon et les nuits sont très fraîches, nous dormons les deux croisées ouvertes et sous ce beau ciel étoilé. Chaque soir en le regardant, je pense à vous et je vous confie à Celui qui nous voit tous.
Chère maman comme je voudrais de vos nouvelles, ne te tourmente pas trop pour moi, je suis ta courageuse et tu verras que je supporterais très bien le climat. J'ai le sentiment que je suis à mon poste et je sens que Dieu donne la force pour chaque jour. Je voudrai tant savoir si tu pourras lire ma lettre. J'espère que Riri (Henri BARA) te donne toute l'affection dont son petit coeur est capable et que Madeleine est gentille aussi. Es-tu toujours contente de mademoiselle?
Et ma petite Henriette que de fois je pense à elle et comme elle me manque souvent. Voilà un mois que j'ai quitté la maison et il me semble qu'il y a bien plus longtemps. J'ai mis la photo d'Henri B à coté de moi et de temps en temps je vous vois tous. Puis j'ai accroché celle de papa et il me semble que lui aussi veille sur moi. Ce matin, j'ai fait rire Clément en lui disant que cet été nous nous plaignons chaque matin d'être réveillé par ce cri "petit pain au lait, croissants, brioches" et j'ajoutais que je serais joliment contente d'entendre cela, ici personne ne nous réveille comme ceci. Comme tu m'a bien fait, chère maman, de m'apprendre à faire la cuisine. Ici il faut déployer toute son ingéniosité pour arriver à faire quelque chose, à peu prés tout manque. Je t'assure que lorsque je vois mon monde se régaler je suis payée de toutes mes peines. Je garde un peu la santé de Clément, le cooks, à part le pain, le riz et les haricots ne sait rien faire d'autre. Ne t'inquiète pas, je lui montre je ne tiens pas à périr. J'ai bien trop le désir de retourner à la maison. Comme je vais apprécier mon appartement me semblera le plus beau des palais. Que Dieu nous garde tous, jusque là et nous donne la douce joie du revoir. Va chère Maman, je ne serais pas assez ingrate pour te prendre les enfants, nous tâcherons de rester près de toi, tu sais bien que je ne serais pas une ingrate.
Si tu voyais l'appartement de nos deux nègres, il est simple, je t'assure. Ils ont une cabane en bambou. Leur lit consiste en 4 piquets plantés en terre et reliés par des bambous, dessus une couverture et une moustiquaire, c'est tout. Et notre cooks chante toute la journée. Souvent de l'entendre, cela me donne du courage.
Mardi, le cooks m'avait prêté son encrier aussi aujourd'hui je suis réduite à écrire au crayon. Hier grand événement: les colis sont arrivés. Si tu savais comme c'est pénible de les amener jusqu'ici. Il y a 17m de hauteur du fleuve jusqu'à la maison et juste un nègre. Le cooks se ferait plutôt piller que de faire quelque chose en dehors de son service. Clément, Surdon et le mécanicien qui montent tout. Le coeur me saigne quand je vois Clément tout ruisselant de sueur entrer dans la cabane. Le pauvre est bien maigre et il me tarde pour lui surtout de voir passer ces 4 mois. Plus que tous, il paye de sa personne. Enfin, hier soir nous avons pu coucher dans un lit. Clément a monté les bibliothèques de papa, je range mes livres dans l'une et mes provisions dans l'autre. Il y a les choses les plus extraordinaire dans cette cabane, le matin j'ai fait un gâteau de riz dont tout le monde s'est régalé. Clément ne cesse de me répéter que sa vie est complètement changée et quand je l'entend chanter, je suis payée de toutes mes peines. Nous avons aussi étrenné la cafetière russe et nous buvons d'excellent café. Quand j'aurais reçu mes oeufs, je vais faire des nouilles. J'utilise tous mes talents comme tu vois. Tout à l'heure un indien est venu chercher Clément pour un homme qui est malade. Aussi depuis 2h, Clément est au camp pour soigner l'indien. Je n'aime pas beaucoup cela, j'ai toujours peur qu'il attrape quelque chose. Surdon le regarde faire bouche bée. Il était en extase devant les 2 étagères. Pauvre cher Papa, il ne pensait guerre qu'elles viendraient jusqu'ici. Tu le vois, chère maman, il ne faut pas trop t'inquiéter pour moi, certes ce n'est pas folichon et cela manque de confort mais j'ai le sentiment que je fais mon devoir et que je suis à mon poste. Que Dieu me garde en santé, il me tarde tant d'avoir de vos nouvelles, depuis un mois que nous sommes partis, je n'ai encore reçu qu'une seule lettre, j'aimerais tant savoir quelque chose de mes chéris. Clément me dit qu'il est parfaitement tranquille sur leur sort et qu'il sait qu'ils sont bien gâtés et beaucoup mieux qu'avec moi. Pauvre maman, je pense souvent que tu as beaucoup de souci. N'avez vous rien de nouveau en vue pour Henriette? Que de fois je dis à Clément quel dommage qu'HENRI BARA ne soit pas avec nous, il ne serait pas malheureux ici. Depuis que je suis ici, personne ne se plaint. Le mécanicien est un vrai gamin de Paris, quand il porte de lourds fardeaux, il chante un petit air ou fait une plaisanterie. Il vaut mieux prendre les choses du bon coté. Tout à l'heure quand l'indien est venu chercher Clément, ce dernier a fouillé dans la pharmacie, pris un peu de quinine et un revolver. Je lui est demandé si c'était pour l'achever plus vite. Le grand Père du petit malade est venu avec Clément. Je lui est donné des pastilles de miel et un petit jouet pour son petit garçon. Il était bien content. Pour la peine, il m'a donné 2 oeufs frais. Petit à petit, les jouets se changent en victuailles. Et maintenant, maman, j'arrête mon journal, tu sais par la même tous nos faits et gestes. Quand Clément pourra prendre des photos, je vous les enverrais. Cela vous amusera de voir notre campement. Embrasse bien mes chères petits enfants pour moi. Riri a du aller à St Charlemagne surtout raconte moi tout, dans mon lieu de déportation, tout m'intéresse. Je répète qu'Hentiette serait gentille de m'écrire 2 fois par semaine: mardi et vendredi avant midi. Comme cela je suis plus sûr d'avoir au moins une lettre. Je compte sur elle pour cela. Et maintenant je vous prie d'embrasser pour nous, Charles, Louise, Henriette et les petits. Bons baisés de ta fille dévouée. Jeanne.
Dimanche 16 Mars 1913. (jour des Rameaux) Chère Maman. Comme j'ai été contente quand j'ai eu ta lettre de constater que tu as de nouveau l'écriture d'autre fois et non cette grosse écriture des mauvais jours. Quel bonheur de penser que ton opération a réussi et que cette affreux cauchemar est enterré à jamais. J'ai reçu, Jeudi, deux lettres d'Henriette qui me donne bien des détails sur la maison. Tu penses si je lis et relis ces lettres. Comme tu es bonne de gâter comme cela les enfants et comme je te remercie de ce que tu fais pour eux. Vraiment c'est impossible de les amener ici, les pauvres petits combien ils sont mieux avec toi. Aujourd'hui dimanche des rameaux. Je suis de coeur avec vous. Te souviens tu comme cher Papa aimait ces jours de recueillement. Je sors mon livre de cantique, cela me rapproche de vous tous, semble-t-il. Henriette me raconte toutes ses tribulations. Pauvre Henriette. Combien je désire ardemment qu'elle trouve enfin quelqu'un qui lui plaise et lui fasse la vie douce. J'ai le coeur serré quand je pense comme les demoiselles Vallée ont pu réaliser le rêve que nous avions tant caressé de vivre l'une prés de l'autre. Dieu en a décidé autrement, mais comme je voudrais qu'elles finissent par bien tomber. Pauvre Henriette, je sais aussi que c'est un lourd souci pour toi ma chère maman. Clément est un peu mieux cette semaine mais comme il a maigri. Il est en train de réorganiser tout pour l'exploitation, la semaine prochaine, on va commencer le magasin pour l'approvisionnement des ouvriers. C'est une grande source de bénéfice pour la société. Ici, les commerçants vendent le double du prix d'achat. Les indiens ne se refusent rien, ils achètent tout ce qu'ils voient. Pierre Gey se décide, c'est lui qui sera chargé de vendre aux ouvriers.
Les bananiers poussent, ils sont bien beaux. Nous sommes dans la saison sèche, par moment il fait bien chaud. Heureusement la nuit nous dormons tranquilles. Clément ne se lasse pas d'admirer comme je prend de l'embonpoint. Rassure toi, il y a aucune raison à cela, seul le grand repos dont je jouis. Je dis que je fais ma cure de repos et peut-être aussi tous les féculents que nous absorbons. Je vais te raconter une histoire qui t'amusera.
Clément qui a toujours la nostalgie du beafsteaks et des rosbeefs, s'est entendu avec un indien pour tuer un boeuf. Il avait déjà promis d'en vendre à la Banana Cie, une société française d'ici et devait en vendre aux travailleurs tout en réalisant un jolie bénéfice. A table, nous avons longuement discuté cette grave question. Clément voulait des beafsteaks à l'huile, le mécanicien réclamait un morceau de plate cote pour faire un pot au feu, mais Monsieur Surdon protestait en disant qu'il n'aimait le bouilli qu'avec de la moutarde et pas de la moutarde à l'estragon. Pour tout concilier, j'ai proposé de l'accommoder en sauce tomate. Je me suis presque disputé avec le nègre en lui disant que personne d'autre que moi ne ferai cuire cette précieuse bidoche. Bref, le déjeuner était plutôt orageux, Clément et Surdon sont partis à la Cruz assister à l'exécution du boeuf en question et quand ils sont revenus, le mécanicien et moi étions déjà sur la berge guettant l'arrivée des victuailles. Résultat: néant. L'indien préférait garder son boeuf que de le vendre. Je t'assure que cette découverte nous a mis tous en gaieté et nous nous sommes promis de ne plus compter sur rien que lorsque nous aurons les victuailles dans la marmite. Alors pour changer, il a fallu ouvrir une boite de sardines, plat de résistance. Je l'ai baptisé rosbeef et tout a été dit. Tu sais ne t'inquiète pas pour nous de ce manque d'alimentation carnée, par cette chaleur on n'a pas besoin de manger beaucoup, pour ma part, je n'en souffre pas, je mange toujours à ma faim. Tu sais je ne suis pas difficile, j'aime le "rice and beans". Nous avons encore assez souvent des poulets, mais comme je les ai nourri et que j'assiste à leur exécution, cela ne me dit pas grand chose. La semaine prochaine, nous allons recevoir du jambon de la Nouvelle Orléans, mais tout est si long à venir. Nous avons encore rien reçu de France, ni bateau, ni maison. C'est inadmissible que cela dure si longtemps; nous y comprenons rien. Ce que nous voudrions surtout, c'est le bateau. Je suis maintenant habituée à ma roulotte, cela m'est égale. Les indiennes qui viennent acheter ici sont confondus d'admiration devant mon luxueux mobilier, tout est relatif, tu vois. Et puis avoir un bon lit pour se coucher, un fauteuil pour s'asseoir; on n'a pas besoin de grand chose ici. L'autre jour, j'ai reçu un mot de Melle COUBEAU qui dit que ma vie ne doit pas manquer de piquant. Sûrement pas, mais pas dans le sens qu'elle entend, il y a des moments où l'on devient presque fou avec ces bestioles. Papa saute dans son lit tel Mme Mac Miche, Riri connaît cela. Sans doute nous prendrons le bateau la semaine prochaine pour Bluefields; toujours cette histoire de contacteurs, cela fait diversion, ce serait même agréable si le voyage n'était pas si long et la nourriture si mauvaise sur le bateau. Enfin les bananes poussent, c'est ma suprême consolation. Quelques fois, je vais avec eux enjamber les arbres car on ne peut pas appeler cet exercice une promenade. Je dis qu'en rentrant en France, je serais bonne pour m'engager à faire de la voltige dans un cirque. Quant au titir, il est suant, soufflant il dit qu'il nous sert d'éléphant avec sa corpulence seul il nous trace le chemin. Clément est décidé à partir le 15 Mai. Dieu voulant, nous serons en France le 10 Juin. Si tu peux, viens avec les enfants au Havre. J'aurais si hâte de les serrer sur mon coeur les chéris. Comme il faut compter sur rien, dis à Henriette de m'écrire jusqu'à la fin. Si par hasard nous ne pouvions partir à cette date, que j'ai au moins toujours des nouvelles, je t'en supplie. Je ne sais si Rousseau reviendra, j'espère que non. Ce n'est pas une bonne recrue pour la Société qu'un pareil zéro. Je pense que d'ici le 15 Mai, la maison sera enfin arrivé et monté et que je pourrais encore installé toutes les affaires pour Clément. Monsieur Surdon a bien envie de s'offrir 2 étagères comme les miennes. Il les trouve si jolie. Pauvre Papa, il ne se doutait guère qu'un jour ses étagère iraient au Nicaragua. Je suis bien contente de savoir que tu es bien contente de la jeune fille et qu'elle allège un peu la tâche. Pourvu que les enfants ne soient pas malades. Je redoute toujours les premiers effets du printemps. Enfin s'ils se sont bien reposés pendant les vacances de Pâques, cela ira tout seul après.
Quelle joie le jour où nous serons tous réunis. Il me semble toujours que mon coeur saigne quand je pense à la grand distance qui me sépare de mes enfants. Je me demande encore comment j'ai eu le courage de les laisser. Jamais je ne les aurais confiés à personne d'autre qu'à toi; je relis souvent ta bonne lettre où tu me dis souvent que tu en prends bien soin. Ils sont ce que j'ai de plus cher au monde. Tu sais chère maman qu'en retour tu peux entièrement compter sur moi le jour où l'on t'opérera l'autre oeil, je serais encore là et je ferais pour toi tout ce qui est en mon pouvoir. Tu n'oblige pas une ingrate. Ce soir quand les petits seront couchés, embrasse les bien de la part de leur maman et de leur Papa, reçois un bon baisé de ta fille dévouée. Jeanne BARA.
Rio Grande, le 6 Avril 1913. Ma chère petite Henriette. Heureusement que vous m'écrivez toutes les deux chaque semaine sans cela je serai sans nouvelles. Cette semaine, je n'ai reçu aucune lettre de Louise et pourtant je suis sûr qu'elle m'écrit fidèlement chaque semaine. enfin, il me faut pas être trop difficile, je suis seulement contente quand on me dit que mes chéris sont en bonne santé. Vois on fini par rétrécir sa vie et savoir se contenter de bien peu. Je ne prend pas le temps de monter la berge, j'ai un petit arbre à mi chemin où je peux me mettre à l'abri et où je lis ma correspondance, une première fois. Qu'il me tarde, ma petite Henriette, de vous retrouver tous. Par moment j'aimerai rudement entendre parler d'autre chose que de machettes, de works et de bananes. Ici, c'est la grande conversation, il y a maintenant 80 hommes sur la plantation et je t'assure que par moment Clément a bien du souci. Bien que notre camp soit à 1 Km de celui des travailleurs à chaque instant, on voit arriver quelques blackman (tu vois si je m'englicanise). C'est moi qui suis préposée comme infirmière quand ils sont malades et que Clément leur fait des pansements, aussi certains sont galants et m'apporte des roses. Par contre, il y en a pas mal qui essaye de rouler Clément, le pauvre, il est chaque jour au camp pour mesurer les tâches des hommes. Il rentre dans un état lamentable comme tu penses aussi à mon grand désespoir. Il est de plus en plus maigre. Il me tarde de bien pouvoir le soigner et lui préparer de bons repas d'où le "rice and beans" seront à tout jamais bannis. La maison est là, mais gît lamentablement par terre en attendant que le ciment avec lequel on doit faire les piliers arrivent. Ici c'est charmant, il y a toujours quelque chose qui manque. Il est for probable que je ne profiterai pas de cette superbe maison. Pourvu que sa construction ne retarde pas notre départ. Le bateau est arrivé très jolie ma foi, jamais le Rio Grande n'a rien vu de si somptueux. Hier, nous avons fait notre première sortie. On a arboré le pavillon Français et nous sommes passés devant les populations émerveillées. Tous les indiens étaient sur la berge pour assister au spectacle. J'étais réellement la reine du pays sauvage mais il me hâte de te dire que j'étais plus habillée que celle de la chanson. Clément, lui, a constamment l'air d'un égoutier avec ses bottes. Par exemple, nous avons eu deux pannes et le bateau prend l'eau. A part cela, c'est parfait. Le mécanicien promet d'arranger cela et que dans quelques jours il marchera bien. J'ai l'intention de profiter des promenades en bateau bien que les rives du Rio ne soient pas bien intéressantes. Le grand avantage est d'avoir au moins chaud sur le bateau. Après la joie de vous revoir, la chose qui me réjouit le plus est d'avoir un peu de fraîcheur. C'est curieux, ici, la pluie ne rafraîchit pas; au contraire une fois qu'il a plu, il fait plus chaud qu'avant. Heureusement, malgré la chaleur, je garde ma bonne santé et j'ai bon appétit. Nous avons des conserves de France et nous mangeons des petits pois et des haricots verts. Mercredi est arrivé par le bateau un vieux français des Pyrénées orientales qui est venu demander du travail. Il est depuis 30 ans dans le pays et j'espère qu'il sera d'un grand secours pour Clément. Je ne partage pas l'amour de Charles pour les américains, si tu savais combien ces gens ont la conscience élastique et comme ils sont voleurs. Les plus sympathiques sont les indiens. Ceux là sont doux et ne se disputent jamais. Ils font tranquillement le travail qu'on leur donne. L'autre jour est arrivé un pauvre indien me demandant le Capitaine (C'est le Directeur, celui qui est à la tête). Il voulait du travail pour payer ses dettes, un autre a envie d'une paire de chaussure et vient travailler jusqu'à ce qui la gagne. Ils se rendent compte qu'on les traitent bien; ce dernier disait l'autre jour à Clément "I like you". J'ai bien amusé Clément hier avec ma façon de m'exprimer en Anglais. Un indien vient demander de la médecine et je comprend vaguement qu'il demandait une purge, aussi avec le plus grand sérieux je lui dis "to go water closet". Tu penses si le malheureux à la moindre idée de ce que peut être des water closet. Tu vois que je suis complètement à l'unisson, je ne sais plus parler d'autre chose que des indiens. Pourtant que de fois mon coeur est avec vous et combien il me tarde de me mettre en route. Quelles bonnes causettes nous allons faire toutes deux, vas tu avoir des choses à me raconter. Il me tarde de savoir si vous vous êtes bien amusées au mariage de Louise, comme ma petite Madeleine a du être fière. J'aurai voulu être une petite souris pour voir son petit air quand elle est rentrée dans l'église. Ce doit être maintenant le printemps en France comme c'est beau le réveil de la nature que l'éternel été ici. Les petits doivent être contents de pouvoir gambader au soleil. Je te remercie, ma chère Henriette, de me parler toujours longuement d'eux, j'en vis de tout ce que tu me racontes. Mon Dieu, maintenant que je sais ce que c'est d'être privé de son mari et de ses enfants, je ne saurais dire lequel est le plus pénible. La seule chose est que je suis tranquille pour les enfants que je sais qu'ils ne manquent de rien, alors que je savais que tout manquait à Clément. Mais que ne donnerais je pas par moment pour pouvoir les embrasser un peu. J'espère que la petite Lucette va se décider à prendre de l'embonpoint et que je trouverai une gentille petite filleule bien grosse au retour. Vous ne me parlez pas de la santé de maman, j'espère qu'elle aura passé un bon hiver, je souhaite aussi que Melle soit toujours avec les enfants. Je suis bien tranquille de savoir qu'elle les a pris en amitié. Et toi ma petite Henriette as tu quelque chose de nouveau? Tu sais si Pierre vient ici avant mon départ je tâcherai de le faire causer à propos d'Albert, ici au loin c'est bien facile et il ne doit pas ignorer ces choses. Si même au loin je pouvais faire quelque chose pour toi, courage ma petite Henriette, le petit coin bleu viendra, peut être le raccourci n'était-il pas le bon chemin pour y parvenir....
Mercredi 9 Avril: - Clément a encore des ennuis avec les ouvriers, mon Dieu partout les gens sont les mêmes, il va être obligé de chercher un autre contremaître. Comme lorsqu'il a du souci, il ne dort pas et ne me parle guère, je suis réduite à faire de la broderie car je suis souvent bien seule. Pourtant je suis contente d'être ici quand je le sens si ennuyé. C'est là surtout qu'il a besoin de moi. Je t'assure que ceux qui se frottent les mains en attendant les dollars, ne se rendent pas compte des difficultés qui surgissent à chaque pas ici. Pour nous consoler nous regardons la colline qui est devant nous avec ses beaux bananiers si grands déjà. J'ai bien hâte de voir Clément se reposer un peu et j'espère de tout coeur que nous pourrons partir le mois prochain. En tout cas écrivez-moi toujours. Te souviens tu quand j'étais à Paris et que Clément m'attendais, comme j'étais privé de n'avoir pas de nouvelles. Ne vous tourmentez pas pour moi, j'ai très bien supporté jusqu'à présent toute mes petites misères, la seule chose dont j'ai réellement souffert est d'être privé de nos chéris. Merci ma chère Henriette d'être si maternelle pour eux, la tâche est souvent ingrate avec les enfants mais dis toi bien que tu le fais pour moi et que moi je t'aime bien tendrement. Embrasse les bien pour moi le soir dans leur petit lit. Dieu voulant, dans un mois nous serons bien prés du départ, je n'ose y croire tant j'ai peur d'une déception. Nous enverrons une dépêche de la Nouvelle Orléans, faites votre possible pour venir à notre rencontre et dis à Riri qu'il peut bien manquer une composition pour venir embrasser sa maman. Clément se joint à moi pour te charger d'embrasser pour nous toute la maisonnée grands et petits et reçois ma chère petite soeur un baisé de ta soeur dévouée. JEANNE BARA
Rio Grande, 13 Avril 1913: Ma chère Louise. En voyant ce superbe papier, ne te figure pas que je suis sur le chemin du retour, pour ne pas te laisser d'illusions, j'ai bien vite biffé le premier mot (à bord) pour mettre dessus "Rio Grande". Depuis quelques jours nous souffrons terriblement de la chaleur, c'est vrai que nous sommes dans la période la plus chaude, il ne pleut pas en ce moment. Nous sommes dans un bain de vapeur continuel de 8h du matin à 5h du soir. A cette heure nous allons nous baigner.
Si la chaleur est pénible pour moi qui suis réduite à l'état de mollusque, tu pense si Clément et Surdon prennent quelque chose comme chaleur quand il faut enjamber les bambous sous ce soleil de feu. Surdon commence à devenir svelte et élancé comme Clément il a l'air d'un squelette ambulant. Qu'il me tarde de pouvoir filer avec lui et de bien le soigner pour le voir revenir comme autrefois. Il n'est pas malade, grâce à Dieu, mais horriblement las. Quant à moi, je suis toujours en bonne santé et j'ai un excellent appétit. Comme le dit si bien Henri Bonnameau, Dieu est fidèle, il m'a donné une rude tâche mais la santé pour m'en sortir, je l'en béni chaque jour. Vois tu je sentais bien qu'il fallait que je sois là. Les discours des autres ne sont rien, pense quel remords j'aurais eu si Clément était tombé malade. Maintenant au moins il a une nourriture soignée, au moins une bonne soupe qui lui fait plaisir. L'étape est dure encore ce coup ci. Quand donc aurons nous un peu de repos.
Je n'ose espérer que nous partirons le 15 Mai, mais je crois à la fin Mai. La maison gît lamentablement par terre. Le ciment pour faire les piliers bien que commandés à la Nouvelle Orléans depuis 2 mois n'est pas encore arrivé. Il se peut très bien qu'il soit à Bluefields et que personne ne se dérange pour l'expédier. Pendant ce temps, nous nous morfondons.
Nous avons maintenant un contre maître français, l'autre est parti sans demander son reste, la fuite est éloquente. C'est affreux comme les gens sont peu consciencieux. Regarde comme c'est commode. Clément a pris des ouvriers à son compte et il a bien fallu les nourrir puisque nous sommes loin de tout. Clément a commandé du bois pour faire un magasin, mais en attendant qu'il arrive, les provisions étaient chez le contre maître qui y puisait à pleine mains. Heureusement qu'il n'y avait de chose de prix, rice and beans: cela ne fait pas de grosses sommes mais nous nous faisons du souci quand même. Maintenant enfin le magasin est fini, il y a une porte et une serrure et personne d'autre n'y rentre que Monsieur Surdon. Ici on est tenu parce qu'il manque de tout.
J'avoue que la somme qu'on offrait à Pierre n'était pas mirobolante. J'en avais fait la remarque à Clément. Pourtant si Pierre gagne 200 Frs à Paris, il les dépensera et encore vivra péniblement, tandis qu'ici il mettra tous les mois 300 frs de coté puisqu'il était logé et nourri. De plus, il aurait eu certainement de l'augmentation par la suite. Enfin, je regrette car j'aurai été bien heureuse de le voir ici, je me serai trouvée moins seule.
Ce n'est pas peu de chose que de se débrouiller avec tous ces ouvriers. A chaque instant j'entends Clément dire: "celui la je le mets à la porte". Je lui ai demandé où était la porte? Il serai plus juste de dire, je le mets à la berge. C'est à qui carottera, il faut être énergique avec ces gens là.
Hier, un noir est parti avec 2 indiens pendant 8 jours dans les bois à la recherche d'acajous. Clément lui a tenu ce discours: "Je vous donne votre nourriture et tant par pied de mahogamy (acajou) et si vous me rapportez rien, à la porte". Je riais d'entendre ce discours dépouillé d'artifice. Bien entendu, on ne donne pas un sou sans avoir vu de ses propres yeux, vu les précieux mahogany. Mais cela représente pour mon pauvre Clément une journée dans la brousse. Tu sais en l'attendant, je ne suis pas toujours sur les roses. Enfin les bananiers poussent, plusieurs ont déjà des rejets, c'est la future récolte. Le jour où les beaux dollars tomberont, nous pourrons dire qu'ils ont été gagné à la sueur de notre front. Pendant ces grandes journées que je passe à tirer l'aiguille que de fois ma pensée est près de vous tous. Tu peux t'imaginer les projets que je forme pour le retour, comme ce sera bon de retrouver mes chéris après ces longs jours d'absence. Que de fois la nuit je me réveille en pleurant, je rêve qu'ils sont malades et qu'ils m'appellent. Pourtant je sais qu'ils sont entourés d'affection et de dévouement. C'est une partie de mon être qui est resté en France. Comprendront - ils un jour quel a été pour moi ce sacrifice. Enfin que Dieu les garde et fasse luire pour nous l'heure bénie du retour.
Ici je mène une vie monastique. Jacquot, le perroquet est mon petit compagnon et les petits poulets sont mes amis. Ils sont tellement gentils et si familiers. Les indiens aussi sont très bien avec moi, les enfants surtout, ils savent qu'il y a toujours dans un coin quelque chose pour eux.
Nous avons reçu les plaques photographiques. Clément m'a promis qu'il en tirerai quelques unes, je vous les enverrai. Ici, c'est plein d'imprévus, tu sais que le bateau, en arrivant, prenait l'eau. Le mécanicien réclamait à tous les échos un morceau de feutre pour servir de tampon. Alors le lui ai donné mon chapeau gris. Tu sais celui avec lequel je suis partie. Il y a de quoi rire par moment. Dis à Henriette de parler à ma belle mère. C'est à maman que j'ai confié les petits. Tout ce qu'elle fera sera bien fait. Ma belle mère n'aurait pas eu le courage d'en prendre la responsabilité. Cela l'aurait sans doute empêché de se balader. Qu'elle laisse les autres tranquille, on a pas besoin de ses conseils. D'ailleurs je me charge de le lui dire.
Pense donc comme nous sommes loin de tout. Moi qui appréhendait autrefois de vivre à la campagne, mais dans une ferme e France c'est la suprême civilisation en comparaison d'ici. Enfin Dieu voulant ce dernier mois passera aussi pourvu que Clément résiste jusqu'au bout, je ne me plaindrais de rien. Il me semble que je serai au paradis quand je serais denouveau avec tout mon monde JEANNE BARA.
Dimanche 20 Avril 1913. Ma chère petite Henriette. Avec quelle joie je reçois tes nouvelles ma petite soeur chérie et comme tu es gentille de me parler chaque fois si longuement des enfants. Comme il me tarde de pouvoir à mon tour faire quelque chose pour toi, pour te prouver ma reconnaissance se toute l'affection que tu leur donne. J'espère bien que l'occasion se présentera un jour, dis toi bien que je suis toute dévouée et que tu peux compter sur moi comme je compte sur toi entièrement. Il me tarde bien d'avoir déjà la lettre de la semaine prochaine, j'ai hâte de savoir ce que tu vas faire du nouveau candidat de Monsieur Souché, je ne sais pas pourquoi cette fois j'ai idée que cela ira. De tout coeur, je souhaite que toi aussi tu voies enfin la route à suivre. Tu fera une si bonne épouse et si tendre mère. Tu sais si quelque chose se décidait pour toi, pense à la pauvre exilée et envoie moi vite une dépêche, c'est si long d'avoir des nouvelles déjà vieille d'un mois. Encore faut-il s'estimer heureux d'en avoir. Que dirais je de ma vie monacale. Elle s'écoule toujours pareille, je suis toujours dans ma roulotte et ma maison et toujours par terre. pour la bonne raison qu'on attend le ciment. Nous savons qu'il est à Bluefield depuis 15 jours mais personne s'est décidé à nous le faire parvenir. Quel pays, Théo deviendrait fou ici, nous le devenons souvent avec Clément. Maintenant j'espère bien ne pas y habiter, c'est trop loin. Je voudrais déjà pouvoir te fixer la date de notre départ mais j'ai beau raser Clément à mort, il ne veut rien me dire. Il faut qu'il voit ce Monsieur qui vient pour les bois et qu'il s'entende avec lui, s'il n'est pas malade, c'est son devoir je ne dois pas l'empêcher de faire consciencieusement les choses, tu sais bien que je ne le ferai pas non plus mais quelle bonne envie j'aurais de le précipiter de la berge plutôt que de le voir arriver quand nous pourrions partir fin Mai. Je disais hier à Clément que maintenant il pouvait prétendre à être élancé, le malheureux n'a plus que la peau et les os. C'était une rude étape, la plus rude, j'espère. Ici toutes les personnes grosses maigrissent bien vite. Aussi Monsieur Surdon passe t-il pour un phénomène. L'autre jour un noir est venu au camp et clément lui a dit de demander Monsieur Surdon. L'autre restait bouche bée, mais oui le "big man" dit Clément. Aussitôt sa
figure s'illumine et il répond " Oh yes Big Belley" du coup il n'a pas besoin d'autres explications. Nous nous sommes empressé de raconter cela à Mr Surdon qui se croit svelte et élancé. Cela lui enlève quelques illusions. Pourtant il est déjà bien moins fort que lorsqu'il est arrivé. L'autre jour est arrivé un espagnol qui s'était blessé avec sa machette. Il l'a pansé. J'ai fait des efforts surhumains pour voir ce sang et je pensais à toi. Clément lui a ligaturé une veine, c'est étonnant comme ces gens sont courageux, il n'a rien dit. Je lui est donné un peu de Whisky pour se remettre le coeur.... Pauvres gens, ils sont dépourvus de tout. Je fais bouillir les instrument et je les flambes, car tu penses combien c'est nécessaire ici. Cet hiver, j'irai si possible suivre les cours des femmes de France. Si je reviens, je pourrais mieux aider Clément. Il y avait aussi un martiniquais qui avait un panaris au doigt de pied. Clément lui a dit de se mettre un cataplasme, pense donc, les malheureux n'ont même pas de linge. Si tu voyais la mentalité de ces gens, il semble qu'on est revenu au Moyen Age. Je pense malgré moi à cette parole " la moisson est grande". Ici il n'y a pas de miséricorde, notre nègre ne donnerai pas un verre d'eau aux travailleurs. Tu pense si je m'indigne et si je m'empresse de le leur donner. L'autre, un espagnol, c'est trouvé presque mal, il montait les pièce de la maison sous ce soleil de feu, pense donc. Il s'est assis sur mon escalier et j'ai dit au cuisinier de me passer un verre d'eau. Jamais il n'a voulu sous prétexte que cet homme est un assassin. J'ai cherché moi-même ce qu'il fallait et ai donné un peu d'alcool de menthe à ce malheureux. C'est affreux, la maladie, la mort ne sont rien ici ; c'est à qui trompera et volera le plus. Sous ce rapport Clément et moi avons le même idéal; leur faire du bien le plus possible, les aider et les secourir quand ils sont malade et ne pas vendre de mauvaises marchandises exprès sous prétexte de gagner de l'argent. Monsieur Surdon y tendrait, il voulait leur faire payer la médecine mais Clément ne veut pas. Je trouve qu'il a raison. Notre magasin est terminé. Monsieur Surdon fait l'épicier et le bistro. Il vend de la bière et ce que nous appelons à Paris des sodas qu'on appelle ici fresco, moi je dis que ce sont de " chaucos " car il n'ont de frais que le nom. Quand nous aurons une glacière ce sera une boisson agréable, pour le moment cela n'a rien de frais je te l'assure. Pour cela Monsieur Surdon est tout à son affaire, il déplore seulement de n'avoir pas plus de chose à vendre, cela viendra. Le bateau est arrangé, il va bien maintenant. Nous sommes allés jusqu'à la Banana, la Compagnie Française à 1 heure d'ici en canot automobile ; on est content d'entendre parler français, mais ce que je déplore, c'est que nous soyons mal avec la seule plantation où il y ait une femme, je veux parler des Tetedoux. Que veux tu que je dise au milieu de tous ces hommes. Je les écoute et j'emporte mon ouvrage. Il n'y a pas d'autre ressource. Quel dommage que Pierre ne soit pas venu avec sa femme, j'en aurais été bien contente. D'un coté je redoutais un peu pour cette jeune femme le séjour continu ici, si elle avait eu un bébé que d'angoisse quand on est si loin de tout. Grâce à Dieu, je me porte toujours bien quoiqu'il fasse bien chaud par moment. Je travaille ferme à ma broderie tous les jours je me donne une tâche, cette semaine je vais faire un entourage en toile pour préserver le bateau. Ce que je déplore, c'est que ma lecture soit bientôt au bout. Je n'avais pas fait une assez grosse provision. Nous sommes contents Clément et moi que Théo soit reçu officier, maman doit être très fière de son fils. Vous ne me dites pas où est sa garnison, cela nous intéresse. Quelle joie dit ma chère Henriette le jour où nous serons ensemble de nouveau. Que de chose à nous dire. Et ce qui sera meilleur quelle joie de sentir notre mutuelle affection. C'est mon petit rayon de soleil cet espoir de retour. Quel bonheur après ces longs mois de souffrance et d'angoisse. Achètes bien aux petits tout ce qu'ils ont besoin comme vêtements. Tu connais mes goûts mais n'aie pas peur de dépenser, JEAN n'a qu'à financer.
1914
24 Fev: lettre de Clément à Henriette. Je suis à New York au devant de Jeanne, où je suis arrivé Dimanche passé, ayant reçu une dépêche de Jean me disant de venir jusqu'ici. Nous sommes Mercredi matin et Jeanne au lie d'arriver Lundi dernier, n'arrive que tout à l'heure vers dix heures. Elle aura le temps d'écrire. Je t'envoie ce petit mot pour te donner de nos nouvelles. Je ne fermerai pas cette lettre et si Jeanne a un instant elle y ajoutera un petit mot. En tout cas j'enverrai un câble aussitôt qu'elle sera ici. Elle a du trouver le voyage terriblement long car il fait un temps épouvantable, tant sur terre que sur mer. "La Lorraine" est arrivée ici lundi au lieu de samedi, soit deux jour de retard et il en est de même pour le "Rochambeau", mais il est dans le port à l'heure actuelle et Jeanne ne souffre plus du mal de mer. Je lui ai envoyée hier un coup de fil lui disant que je l'attendais ici, comme cela elle sera moins inquiète pour le retard de son voyage. J'ai trouvé aussi bien mauvais temps à la Nouvelle Orléans. Il faisait assez beau mais avant d'arriver à Washington, nous avons trouvé de la neige, et ici dans la rue il y a des tas et il fait un blizzard terrible... Malgré tricot et pardessus, je gèle. Cela fait une différence de plus de 40 degrés centigrades pour moi et cela en quelques jours. Aussi je ne suis pas dans mes souliers loin de là. J'espère que les enfants ont supporté assez courageusement le défaut de leur maman. La plus grande a et pour elle je le sais bien. Si tu as écrit mardi dernier, elle recevra une autre lettre à la New Orléans... Un écrivant les mercredi et vendredi elle aura au moins une lettre sur deux par semaine et cela lui sera d'une grande consolation. J'envoie par cette même lettre ce petit mot pour les enfants... Adieu ma chère Henriette, je te prie d'embrasser maman et les enfants pour moi, ton beau frère, affectueusement.
27 fev: New-york. Sans doute vous allez recevoir plusieurs lettres de moi en même temps mais c'est une douceur pour moi de t'écrire maintenant que je ne suis pas encore si loin. Malgré moi le coeur me serre de partir toujours plus loin de vous. Quand reprendrons nous nos bonnes causeries du soir, on a toujours le sentiment quand les choses sont passées de se dire qu'on n'a pas su assez en profiter. Qu'il me tarde d'avoir une lettre de la maison, des nouvelles de vous tous. Hier Mr Talon est arrivé avec un jour de retard lui aussi a été très éprouvé par la mer, il dire qu'il faut avoir tué père et mère pour traverser l'océan en hiver. Il est très simple et très gentil et il apprécie beaucoup Clément; c'est peut-être pour cela qu'il a mes faveurs. Pourtant j'avoue que nous aurions et plus heureux tous les deux seuls, car en arrivant à la plantation il faudra reprendre la vie en commun, ce n'est pas toujours agréable. Enfin je me console en disant que Clément ne sera pas venu à New-York sans son arrivée. Il fait un temps de printemps. Le froid a disparu et il fait un beau soleil. Hier nous avons pris notre petit déjeuner à l'hôtel, mais comme tout est si cher, nous avons songer à le supprimer quand je me suis souvenue de ma petite théière. Aussi, ce matin à la première heure j'ai expédié un nègre blanc aux provision. Il est revenu avec de l'alcool à brûler, du pain, du beurre et du sucre et nous avons fait un repas somptueux et qui ne nous a pas coutre trop cher. Seulement nous avons du manger l'un après l'autre mais cela n'a pas d'importance. Tu vois ma chère Henriette que tu as une excellent idée en me faisant ce cadeau puisque déjà à New-York nous l'apprécions. Par exemple, j'ai déclaré à Clément qu'avec les économies que nous faisons j'achèterais des bonbons aux enfants. Il ne faut pas qu'il se leurre. Je demanderai à Mr Talon de bien vouloir s'en charger comme cela les petits auront quelque chose de leur maman. Ce matin Clément a été en course avec Mr Talon, moi je suis resté ici, il faut que je m'habitue un peu à la solitude. Tu vas rire mais j'ai lavé mon linge. Je me souviens des 20 heures de blanchissage et comme il y a eau chaude et eau froide, je fais ma petite lessive et je sèche sur le radiateur comme cela quand la femme de chambre arrive tout est ôté. En vivant en Amérique je finirais par devenir. Hier en arrivant j'ai trouvé ta bonne petite lettre, comme je t'en remercie ma chère soeur. Elle contenait vraiment ce dont mon coeur a besoin. Tu sais comme j'ai confiance en toi, je sais ton dévouement pour mes petits. Tu leur donneras la tendresse et le mêmes soins que moi. Je sais combien tu as le mérite à te dévouer pour eux, c'est un grand bonheur qu'une affection comme la nôtre, pouvoir toujours quoiqu'il arrive compter l'une sur l'autre, tu sais que tu peux entièrement compter sur moi toujours et quoiqu'il arrive compter l'une sur l'autre, tu sais que tu peux entièrement compter sur moi toujours, pourquoi faut-il que lorsque j'ai voulu te donner une preuve d'affection j'ai réussi à te faire tant de peine? Pauvre petite Henriette, quelle joie j'aurai le jour où tu m'écriras: si tu savais comme je suis contente. A toi aussi il faut dire "aie confiance, Dieu te gardera". Malgré soi, on éprouve une drôle d'impression à se replonge dans la vie sauvage, à manquer de nouveau de tout. Comme il faut se cramponner par moment à cette idée: c'est mon devoir. Clément a eu un coup de froid sur les reins et il en souffrait bien. J'ai essayé le remède de Schwartz, il dit que cela lui a fait du bien, cela doit encourager maman à essayer aussi. Après le déjeuner, nous sommes revenus à pied par la 5ème avenue, le quartier chic de New-York, si tu voyais les monceaux de neige qu'il y a encore dans les rues, jamais à Paris on ne verrait cela dans les grandes artères surtout. Maintenant Clément est encore en affaires aussi moi je suis montée dans ma chambre et je viens bavarder un peu avec toi. Crois-tu que Clément me disait ce matin il me tarde d'être de nouveau là-bas, comment cela marche t-il en mon absence? Il devient aussi bête que moi, au lieu de profiter de ces quelques jours de vacances. Je suis si contente quand je le vois manger quelques bons beefsteaks, il est de nouveau bien maigre, le pauvre, pourvu qu'il ne laisse pas sa santé à ce dur métier. Enfin, Dieu nous gardera encore il faut avoir confiance en lui. Je ne sais encore quand nous quitterons New-York, en tout cas nous ne pouvons prendre le bateau que dans 8 jours. C'est de nouveau le bateau à pétrole qui est parti.
Dimanche, nous partons à 4h ma petite Henriette, nous arrivons à New-Orléans que mardi matin. Clément a eu beaucoup à faire ici, aussi n'avons nous guère profité de notre séjour pour nous promener. Il y a un Américain qui a acheté des terrains au Sixikwa et qui est revenu relancé Clément jusqu'ici pour lui demander de bien vouloir commencer son exploitation moyennant finance naturellement. Clément compte que cette opération rapportera à la Société quelques bon billets de mille; ce dont il se réjouit mais moi j'y vois encore beaucoup de peine et de fatigue pour lui. L'Américain a amené sa femme et m'a présentée. J'ai fait tant bien que mal la conversation en anglais avec cette dame. C'est le moment où jamais de mettre à profil mes leçons d'anglais. Enfin je m'en suis tirée quand même. Hier matin, j'étais en train de laver quand Clément vient me chercher pour me dire que Madame Dietrich voulait me voir. Cela ne m'allait qu'à moitié mais je me suis exécutée. Pendant que les messieurs causaient affaire nous avons été nous promener toutes les deux. Cette dame m'a fait une impression toute différente de celle dont je m'attendais, pense donc elle a peut être 25 ans et un mari de 60 et quelques peut-être. Elle m'a fait de la peine parce qu'elle est très simple presqu'une enfant, elle suis cette homme dans sa vie errante constamment à l'hôtel. Elle n'a pas l'air d'une femme légère ni dans sa conversation ni dans sa mise. Elle m'a dit combien elle aimerait une maison, un foyer. Mr talon les a invités à déjeuner et l'après midi elle nous a offert le théâtre, une espèce de musique hall où j'ai passé une bonne après midi. C'est toujours autant de pris sur l'ennemi car maintenant il faut faire une crois sur le confort. Enfin j'en fais joyeusement le sacrifice je ne tiens pas à imiter Mme Brossard qui part comme une chienne qu'on fouette en gémissant déjà. Tu vois cela d'ici. Puisse Dieu nous garder la santé. L'étape sera rude, je le sais mais ce sera peut-être la dernière fois pour moi tout au moins. Puis je ne quitterai plus jamais mes petits chéris et la vie sera peut-être moins dure. Qu'il me tarde d'être à New-Orléans pour avoir de vos nouvelles. Voilà 15 longs jours que je ne sais rien de vous. Que font mes chéris aujourd'hui? J'espère qu'ils sont gentils et raisonnables et que Riri a repris ses habitudes tout doucement avec grand maman. Je sais qu'il ne sont point malheureux mais combien je suis privée de leur caresses et de leur joie. Je sais ma chère Henriette combien tu es maternelle pour eux et qu'auprès de toi ils se sentent autant en sécurité qu'avec moi. Pense à donner un autre sirop à Riri, il était pâlot quand je l'ai quitté. Le printemps est toujours dure pour lui, il a besoin de fortifiant et j'espère qu'il a retrouvé son bon appétit. Ecris le moi car cela m'inquiète. Madeleine est elle demi pensionnaire et est-elle contente. N'oublie pas d'envoyer Paul au bureau pour que Jean paye régulièrement , ne fait pas d'économie pour les petits, c'est nous qui les faisons en mangeant des "rice and beans". J'espère que depuis le mariage de Théo, tu es plus tranquille. Clément donne son consentement pour un juif à condition qu'il soit gentil pour toi. Je compte que tu m'écrive longuement. Embrasse bien mes chéris de ma part le soir dans leurs petits lits. Mon Dieu que je serais contente quand je reviendrai ici avec quelle précipitation je sauterai dans le premier bateau venu. Je t'écrirai à New-Orléans et je t'embrasse. Ta soeur dévouée Jeanne.
Samedi 7 Mars 1914. Hôtel New Hôtel Monteleone - New Orléans. Nous embarquons demain et cette fois nous disons adieu pour le bon monde civilisé. Je t'avoue que ce n'est pas sans appréhension que je monte sur le bateau. Je sais ce que me coûte les voyages en mer. d'autant plus que pour ne pas changer le vent souffle assez fort. Je t'assure par moment qu'il me faut faire appel à toute ma foi car il y a des moments qui ne sont pas drôle. Mais j'ai confiance que Dieu me gardera et qu'il garde aussi mes petits chéris. Ils ont obtenus un contrat de 3 ans après avoir longuement parlementé car les américains voulaient un contrat de 6 ans et on espère que d'ici 3 ans il y aura du nouveau sur le Rio Grande. Ainsi ma chère Henriette ton coeur d'actionnaire peut se réjouir on est sûr maintenant de vendre les bananes. Cela a été longtemps une de me frayeurs.
Monsieur Talon part ce soir, j'espère qu'il voudra bien se charger de cette lettre et d'un petit paquet pour chacun des enfants. J'ai eu tant de plaisir ce matin à acheter ces quelques bonbons pour eux. J'aurai voulu pouvoir leur acheter d'avantage mais ce Monsieur n'a que 2 valises et je ne peux abuser de sa complaisance. J'ai fait acquisition d'un chapeau ce matin que je viens de garnir. Coût 28 sous, c'est suffisant pour le Rio Grande. Clément qui va rentrer tout à l'heure va me dire que j'ai l'air d'une négresse. Ma foi tant pis.
Clément a reçu ici une lettre de Jean qui parle du mariage de Théo... Voilà bientôt la fête de Madeleine, le 29 Mars elle aura 8 ans. Tu sais quoiqu'il m'en coûte, j'ai bien fais de venir. Clément a de lourds soucis et un travail pénible. Mon Dieu, comme je vais de nouveau trembler quand il va partir dans les bois. Il est de nouveau bien maigre et vite las et puis son séjour ici n'est pas un repos, il a beaucoup de course à faire. Crois tu qu'hier, je rentre dans une épicerie et avec mon plus bel accent anglais je dis "give me a pound sugar please" et le garçon se met à rire et me dit "oui Madame une livre de sucre". j'étais déçu je t'assure d'avoir raté mon effet. C'est bien la peine d'avoir conjugué tout l'hiver des shall et des would pour n'avoir pas plus de succès. Jeanne BARA.
20 Mars 1914. Ma chère Henriette. Enfin me voilà arrivé à destination bien contente je t'assure car hier en arrivant je n'en pouvait vraiment plus. Il faut avoir voyagé dans ce pays pour savoir ce que c'est. Nous sommes arrivés à cette conclusion que l'enfer doit être un séjour constant sur l'Emma Hockins. Je vais essayer de t'en donner un avant goût. D'abord, nous avons quitté Bluefields mardi à 2h et nous somme partis du Blueff qu'à 10h. Jamais je n'ai vu l'Emma Hockins aussi chargé, c'est effrayant le nombre de colis qu'on arrive à entasser sur ce pauvre bateau. Nous avons dîné avec les Brossard assis par terre, assez bien d'ailleurs car Clément avait acheté du pain, des conserves et nous avions de la Bière fraîche. Enfin à 10h nous partons, Clément m'avait acheté un petit lit de camps où on est mieux que sur des planches. Toute la nuit nous avons tangué et roulé horriblement. Le matin nous avons à peine marché, d'habitude on est à la barre à 6H du matin et nous n'étions qu'à la moitié du chemin. Jusqu'à 2h nous avons roulé et tangué sous le soleil de feu; impossible de bouger de nos lits tellement la mer était forte, c'est terrible sur un si petit bateau. Mr et Mme Brossard qui étaient étendus à coté de moi rendaient à qui mieux. A la barre la mer a été affreuse, c'est un très mauvais coin et je t'avoue que j'avais très peur, je m'accrochais à un coin du bateau, je pensais à mes petits et je priais. Comme c'est angoissant. Et tout d'un coup cette parole m'est revenue" je te garderai". Je t'assure que j'ai senti que c'était l'exaucement et que la foi est vraiment une réalité. Dieu m'a donné la foi a ce moment là. Les pauvres Brossard gémissaient et lui disait: "quelle vie de galérien". Quand nous avions eu quitté la mer, nous étions tous malades, par extraordinaire je n'ai pas rendu mais j'étais toute étourdie. Nous avons de nouveau installé nos lits sur le dessus de l'Emma Hockins et nous avons passé une nuit plus paisible. Toute la journée suivante nous avons voyagé, nous arrêrant à chaque plantation sous une chaleur affreuse. Nous ne somme arrivé à la Banana qu'à la nuit. et comme le bateau n'était pas là, nous avons demandé à Mr de Bezemont de nous prêter le sien. En route nous avons rencontré le mécanicien et nous sommes arrivés ici qu'à la nuit. Plus heureuse que la dernière fois, j'ai trouvé une maison, un dîné et un lit. C'est ce dont j'avais le plus besoin d'ailleurs. Je suis enthousiasmée du confort bien différent de celui de l'année dernière. Nous avons une belle salle à manger avec une grande table en acajou, la bibliothèque fera superbe quand elle sera arrivé et monté. J'arrangerai tout de mon mieux mais je t'assure que je me sens un peu étrangère maintenant, il y a tant de changement depuis mon départ. Nous avons une quantité de petits poulets, 4 poules sont en train de couver, il y a aussi 4 jolis petits chiens tout jeunes, tout à fait mignon. C'est Madeleine qui serait heureuse au milieu de toute ces bêtes. Ce qui a subi une transformation très grande c'est la question cuisine. Le frère de Mr Surdon déploie toute son ingéniosité et arrive à nous faire de très bonne cuisine puisque chaque jour il nous fait un gâteau non seulement très bon mais très bien présenté. On se croirait chez le pâtissier.
Hier Clément m'a amené dans la plantation, je t'assure que je suis extasiée. Maintenant je ne ressemble plus a une écuyère de cirque, il y a de bons chemins, on se croirait à St Claude, nous avons marché au moins deux heures sans avoir besoin d'escalader. Partout ou le regard se pose on ne voit que des fleurs ou des régimes. Mêmes un des fils bananier a un régime. Clément dit que c'est le premier qui a donné. Tu vois comme cela va vite. Vraiment depuis un an c'est une véritable transformation, on ne se croirait plus au même endroit, nos coeur d'actionnaire peuvent se réjouir et si vous ne touchez pas 20% à la fin de l'année comme dit Jean, vous toucherez certainement quelque chose et 20% dans quelques temps. Depuis mon arrivée, la femme de Pierre ne me lâche plus elle est constamment sur mon dos, j'avoue qu'elle m'assomme par moment il est vrai que la malheureuse n'a pas souvent quelqu'un pour causer et qu'il faut que je sois indulgente mais tu sais comme je suis maniaque, je n'aime pas avoir comme cela quelqu'un constamment sur mon dos. Enfin quand elle aura raconté plusieurs fois tout ce qui n'a pas marché et tout ce qui manque elle se lassera aussi, je l'espère. Inutile de répéter cette réflexion à sa soeur qui pourrait le lui dire. Aussi pour écrire tranquillement je me suis mise dans la salle à manger, t sais que je ne puis écrire si j'entends causer. Comme elle a tout sous la main dans sa chambre pour son petit elle ne vient pas si facilement.
Qu'il me tarde de voir arriver le bateau, Théo est déjà un vieux marié et je ne sais pas encore le récit du mariage. J'espère de tout coeur pour toi qu'il y a quelque chose à l'horizon. C'est surtout dans ce sens que je suis anxieuse de savoir ce qui c'est passé le jour du mariage. Je te répète toujours après le souci de Clément et des petits, ton bonheur est mon plus cher désir. Pauvre petite Henriette qui lutte toujours si courageusement et qui te dévoue toujours pour les autres, comme je voudrais que tu trouves enfin quelqu'un en qui tu aies toute confiance et qui sache t'apprécier. Comme je désire ardemment que les petits ne te donnent pas trop de souci. Il ne faut pas toujours compter sur la reconnaissance des petits quoique Madeleine soit bien attachée à toi déjà. Mais tu sais que Clément et moi n'oublieront pas ce que Maman et toi faites pour eux. Je le rendrais à tes enfants en gâteries de toute sortes maintenant que je vais devenir la tante rupine. Que de fois quand j'ai le petit Gey dans les bras, j'ai le coeur serré en pensant à mes enfants qui sont si loin de moi et dont je suis tant privée. Et pourtant, c'est les aimer que les laisser. Je causais justement à Bluefield avec un administrateur de la Banana qui me disait qu'il avait habité de longues années dans les pays chauds et qu'il avait toujours envoyé ses enfants en France. Il dit qu'au point de vue moral autant que physique, ils ont rien à gagner dans ces pays et que je ne dois pas regretter de les avoir laisser. Cela c'est le langage de la raison mais mon coeur parle tout autrement je t'assure.
Dimanche il y a eu un défilé ininterrompu de visite tant pour Clément que pour moi o, savait notre retour et chacun venait voir le Docteur Baro (ils ne savent pas dire Bara). Il leur administre des drogues avec une assurance que j'admire, les pauvres gens ont grande confiance en lui. Moi par derrière je compulse les livres de médecine pour être sûr qu'il ne se trompe pas. Mes visites étaient plus intéressés. Ce sont mes indiennes de l'année dernière qui m'ont très bien reconnue. Les enfants ont grandi, les petits jouets ont eu beaucoup de succès comme tu penses et j'ai fait des heureux. Un de ces jours j'irai au magasin mais j'ai déclaré que je me promènerai que lorsque la maison sera en ordre. Ce matin j'ai rangé avec le noir les boites de conserve qui gisaient lamentablement sur le sol de la salle à manger. Maintenant je vais faire le tapissier, arranger un rideau devant ma penderie et refaire ma travailleuse. Je ne sais pas, quand j'aurais le loisir de prendre une broderie. Mme Lejeune m'a demandé si nous voulions nous baigner avec elle, je crois qu'il va falloir nous civiliser un peu et nous présenter dans un costume moins sommaire. Aussi allons nous en confectionner avec l'étoffe du magasin. Quel dommage que je n'ai pas apporté le mien. J'étais loin de me douter du confort moderne du Rio Grande. Tu peux dire à Jean que les crocodiles que Jean a acheté font fureur, Pierre les vends pour la modique somme de 0.90 pièce. Par contre il ne faut pas que Jean en envoie une caisse, car je ne pourrais pas en placer une grande quantité.
Mercredi, Hier pendant que j'étais occupé à écrire, le mandader (celui qui commande au camp) est venu chercher Clément pour un homme qui avait reçu une balle. la veille on avait fait la paye et dans ce pays où on est loin de tout, les nouvelles se propagent avec une rapidité très grande. Déjà le soir on était venu vendre du whisky au camp (malgré la défense de Clément, mais les agents de police eux même en vendent tu vois cela d'ici). Résultat il y avait eu bataille et un blessé. Clément qui revenait du sicsickwas bien las est parti aussitôt avec Pierre. Il a réussi à lui extraire la balle non sans peine comme tu penses il parait que l'homme lui demandait sans cesse s'il n'allait pas mourir. J'ai fait de la tisane qu'il lui a apporté dans une bouteille, Dieu sait ce qu'on lui aura apporté au camp. On croit qu'aucun organe essentiel n'est atteint car il serait mort sur le coup. La balle est entrée vers la clavicule et ressortie dans le dos, pourvu que le poumon n'est pas été touché. Ce matin, Clément est allé le voir à la première heure, j'attends anxieusement de ses nouvelles. C'est un jeune homme parait-il, je serais si contente si Clément pouvait lui sauver la vie. Il y met toute sa bonne volonté. Dieu fera le reste. Renseigne toi donc auprès de Mr Allegret pour une infirmière. Clément dit qu'il ne peut pas tout de suite, il faudrait un lit et une maison même si on ne la paye pas et il faut attendre que les bananes poussent mais demande lui toujours les renseignements et tu me les écriras. Renseigne toi aussi quand part Surdon, tu lui demandera encore de la tisane pour moi, un peu de tout que tu mettras dans une boîte en fer blanc s.v.p. Retiens cela je te dirais au fur et à mesure ce qui nous manque le plus.
Vendredi, hier nous avons pris le bateau Clément, le mécanicien et moi pour aller à la rencontre du bateau. Nous sommes revenus bredouilles. Aussi ce matin à la première heure Chapuzot est allé à Cruz et a apporté le courrier. Merci de tout les détails que tu me donnes, tout me fait plaisir. Je suis contente que ce jeune homme te plaise. J'espère que tu feras un jour un mariage comme moi, je serais tellement contente si tu pouvais de nouveau avoir confiance dans la vie ma chère soeur.
Remercie Madeleine pour sa lettre, elle est gentille la petite chérie de m'écrire si longuement, si elle voyait avec quelle joie je lis sa lettre, elle serait bien récompensée de ses peines. Je suis contente aussi que la jeune fille soir gentille. Je n'y pense que maintenant mais si maman le juge à propos, faites lui un cadeau de ma part pour Pâques. Crois moi, si Jean verse régulièrement les 500 Frs, Clément lui a écrit à ce sujet, répond moi sur ce point svp.
Merci encore ma chère Henriette de t'occuper des enfants. C'est une grande douceur pour moi de savoir qu'ils sont bien soignés et bien aimés, par moment je me dis que je suis bien ingrate de me plaindre mais que veux tu la séparation est dure cependant. Maintenant je vais garder le petit Gey pour que sa mère puisse écrire tranquillement. Je n'ai pas eu encore le temps de me plonger dans mes chères bouquins, le croirais-tu
Notre blessé va mieux, Clément l'a vu ce matin, j'espère de tout mon coeur qu'il guérira. Ce matin, Mr Dabin et moi avons soigné le domestique qui s'est brûlé, heureusement que j'avais de l'acide picrique. Tu rirais de voir chacun apporter son livre de médecine pour s'en inspirer. Mr Dabin est très gentil et très bien élevé. Quand aux Lejeune, je ne puis plus les voir, fini mon bel amour pour lui, il a voulu faire du mal à Clément, rira bien qui rira le dernier, Jean te racontera cela. Voilà, n'est ce pas un long journal, je sais que tout vous intéresse, c'est pourquoi j'écris un peu chaque jour. Clément a l'air moins épuisé que l'année dernière, il est vrai que notre vie est moins rude. J'espère vous le ramener moins maigre. Je lui donne la médecine de Ramu pour le fortifier. A la semaine prochaine, une longue lettre ma chère Henriette. Embrasse bien les enfants pour moi ce soir dans leur petit lit je sais combien tu es maternelle pour eux. J'espère que maman est tout à fait bien portante maintenant, voilà les beaux jours, elle va pouvoir sortir. Tu ne saurais croire combien j'apprécie les tabliers que tu m'as faits. Je les mets constamment cela m'économise mes jupes. Je t'en remercie ma bonne soeur. Allons un bon baisé de ta soeur dévouée Jeanne. A la dernière heure je m'empresse de prévenir l'inspiratrice de bananes qu'on a coupés. 400 fruits cette semaine, nous sommes bien contents....
23 Mars: Voilà déjà une grande semaine que je suis arrivée et j'ai eu déjà tant d'occupations que je n'ai pas trouvé un moment de loisir. Pourtant je tiens pour mes enfants plus tard à noter notre existence quotidienne. Nous sommes arrivés ici à la nuit noire bien fatigués de ce voyage, heureuse de trouver un bon repas et un bon lit. Les premières journées se sont passées pour moi en différents rangements. Maintenant seulement tout est à peu prés en place. Hier, à peine Clément est-il rentré du Sexikwa que le mandader vient le chercher pour un blessé. La veille on avait fait la paye et il y avait eu bataille si bien que ce malheureux avait reçu une balle dans l'épaule. Vivement on prend quelques pansements et voilà Clément reparti avec René. A trois heures seulement il est de retour très fatigué, il avait du extraire la balle avec combien de difficultés d'ailleurs. Le malheureux demandais sans cesse s'il n'allait pas mourir, Clément fait son possible pour le sauver, Dieu fera le reste. J'ai fais de la tisane que je lui ai envoyée. Comme il y avait du bien a faire ici, c'est pitié de voir tout ces malheureux qui viennent chercher quelques médicaments, comme on voudrais être moins ignorant. L'après midi nous avons eu la visite des indiennes. Une petite fille avait mal à l'oreille. Je l'ai soignée de mon mieux, dans mon coeur je le fais au nom de ma petite fille à moi, de mes enfants chéris si loin de moi. Distribué quelques jouets. Le soir j'ai pris un bain au creek avec Clément.
25 Mars: Notre blessé va mieux, nous espérons tant qu'il guérira. Clément lui a fait un pansement ce matin, sa plaie suppure un peu. J'ai préparé de l'eau boriquée pour en avoir toujours sous la main. Nous avons été en gazoline à la recherche de l' mais nous sommes revenus sans courrier, c'est bien long.
26 Mars: Ce matin, au milieu de toutes mes occupations de lavage et ménage, Chapuzot a apporté le courrier. Reçue une lettre de la maison, quelle joie, les enfants vont bien cela me donne du courage et confiance, Dieu les gardera. On coupe les régimes, nous en avons 350, il y a un jolie paquet sur la berge, on les recouvre avec des feuilles pour les abriter du soleil
Lundi 23 Mars 1914 Depuis que je suis arrivé, j'ai eu tellement de travail que c'est vraiment la première fois que je suis assise tranquillement. Aussi je t'avoue que je suis terriblement lasse. Tu vas dire que c'est un parti pris et que chacun qui débarque ici, se plaint d'être accablé de travail. C'est l'affaire de quelques jours, je pense puis je prendrais de nouveau les anciennes habitudes. Tu ne te figures pas la quantité de chose que l'on a à ranger quand on arrive comme cela d'autant plus qu'en l'absence de Clément, il y a toujours du désordre et que l'on n'a pas le temps de faire grand chose dans la maison. Quand à Mme Gey, à part son bébé, elle ne fait absolument rien. Quand nous sommes arrivés, nous avons trouvé au milieu de corridor un tonneau de vin que Surdon avait commandé (idée lumineuse s'il en fut) et que les bêtes avaient rongés si bien que le vin coulait dans le corridor, tu vois cela d'ici. Toute la matinée nous avons fait les tonneliers maintenant tout est en place et le noir va laver le corridor car on arrivait à prendre de véritable bain de pied de vin.
Dans quelques jours, je serais devenue une véritable fermière. Je suis émerveillée de toutes les transformations survenues depuis un an. D'abord la maison, à coté de notre campement de bohémien, il y a une différence énorme, d'abord chacun a sa chambre. Puis nous avons une grande salle à manger avec une énorme table en acajou et six chaises. Le buffet n'est pas encore arrivé de France, on dit qu'il est au Bluff, peut-être l'aurons nous la semaine prochaine. Le balcon tout autour est très agréable, il y a toujours un coin d'ombre, aussi on souffre beaucoup moins de la chaleur. On a aussi beaucoup moins de bêtes puisque la maison est très surélevée et repose sur des piliers de ciment. Par exemple dans l'intérieure il y a des améliorations à faire mais c'est de mon ressort et tu sais qu'avec moi cela ne traîne pas bien longtemps. Il y a un grand espace autour de la maison de nettoyé, on a fait des marches pour descendre à la rivière, je n'ai plus besoin d'arriver à quatre pattes , cela manquait vraiment de prestige pour la femme du directeur. Il y a un superbe atelier en bois recouvert de tôle où se trouve la machine à glace, Clément a commandé en passant à New Orléans une pompe et des tuyaux. La pompe seule est arrivée, les tuyaux sont Dieu je ne sait où? Naturellement on est obligé d'attendre, c'est affreux comme tout est long ici. Ce qui manque pour la machine à glace c'est la quantité d'eau suffisante aussi la pompe la renouvellera, je ne sais de quelle façon. Il y a aussi un poulailler très bien arrangé et à coté une petite cabane pour les conserves. Quatre couvrent en ce moment. C'est ma chère petite Madeleine qui serait heureuse ici au milieu de tous ces animaux. Il y a quatre très jeunes chiens très gentils qui feraient son bonheur. Puis le chienne de Clément et deux autres. Maintenant cela me fait l'effet d'une véritable ferme.
Le petit Gey est un jolie bébé blanc et rose qui est choyé de chacun. Sa mère le nourrit à la farine lactée et hier justement elle en manquait et n'avait rien à donner à ce pauvre petit. Toute la nuit j'étais tourmentée à cause de cela, pense donc comme c'est terrible ici. Enfin j'ai eu l'idée de lui conseiller de lui faire de la Wilkchuine. On lui met du sucre, on la fait assez claire et on la passe et on la met dans le biberon. J'espère que l'Emma Hockins apportera, tout à l'heure tout ce qu'il faudra. Pierre grogne et gémit, je crois qu'ils sont un peu jaloux de nous voir aller et venir naturellement. Nous avons la part plus belle, que veux tu? Je fais tout ce que je peux pour lui faire plaisir.
En arrivant j'ai eu une surprise. Mr Lejeune est marié à une espagnol de 18 ans, il en a 40. Il occupe notre ancienne cabane et s'occupe du chemin de fer. Il est probable qu'il ne pourra pas continuer car il est constamment malade. C'est charmant pour une jeune mariée. Clément apprécie plus que jamais sa femme qui ne demande qu'à travailler quand il voit cette femme qui passe sa journée sur son fauteuil à ne pas savoir que faire de ses dix doigts. Il lui faut une bonne et un cuisinier. Mon Dieu que les homme sont bêtes, voilà un garçon qui a de la valeur et qui se marie de cette façon.
Hier nous avons mangé une soupe délicieuse qui à l'air de venir de chez le pâtissier. J'ai déclarais que je m'installerai à la cuisine et quand je rentrerai, je vous ferai des gâteaux plus délicieux les uns que les autres. J'ai beaucoup de travail car il y a bien des choses à ranger dans la maison. Mme Gey, à part son fils, ne s'occupe de rien, c'est moi qui suis la ministre de l'intérieure, malheureusement, je ne suis pas encore au courant. Mon Dieu que j'aurais déjà fait des installations dans ma vie. La semaine prochaine un compte rendu détaillé de la plantation en tout cas que vos coeur d'actionnaires se réjouissent, partout où le regard se porte, il y a des fleurs et des fruits, Dieu nous a bénis. Embrassent mes deux petits chéris il me tarde tant d'avoir des nouvelles et le service du bateau est plus mal fait que jamais. Ci-joint des timbres pour Riri. J'espère qu'ils sont bien portant les chéris. Pense à m'envoyer quelques fois le Jeudi à Bagatelle, l'air est meilleur, je voudrais tant qu'ils profitent des beaux jours du printemps. Embrasse tout le monde pour moi et reçois un bon baisé de ta soeur dévouée. Jeanne.
27 Mars: Grande joie que le déballage des colis de France, autant de trésors ici. Reçu de la vaisselle, une lessiveuse, des étoffes. Clément passe sa journée à écrire. Il y a tant de commandes à faire le jour du bateau. Un noir est venu très gracieusement m'apporter des fleurs pour orner ma chambre. Toujours à lutter contre la mauvaise volonté des autres aux quels vous faites bu bien, ils sont jamais contents. C'est un rôle bien ingrat. Le soir après le dîner nous partons dans notre chambre, c'est l'heure la plus douce et nous pouvons causer. Hier on a coupé 420 régimes, c'est un grand progrès. Dieu a béni le travail de Clément, il faut lui en être reconnaissant.
28 Mars: Notre blessé veut partir à Bluefields. Pauvre malheureux, faire cet affreux voyage dans un état pareil. Que Dieu nous garde, la santé car nous sommes vraiment déshérités sous le rapport des soins. J'ai confiance qu'Il nous gardera. J'ai soigné une petite fille qui avait la fièvre, pauvre petite chéri, mon coeur est plein de pitié pour ces enfants indiens, pauvres petites créatures humaines. Chaque fois ma pensée va à mes chéris quand je leur donne une gâterie ou une caresse.
29 Mars Hier j'ai eu une grosse journée de travail, mes caisses de France sont arrivées. Quelle joie de déballer tout cela. On a monté la bibliothèque qui sert de buffet et nous avons rangé toute la vaisselle. Quelle joie de voir ici ces choses dans lesquelles nous avons vécu. une grande joie aussi est ce petit bureau, c'est quelque chose de la maison, un souvenir de mon cher papa.
Après avoir tant travaillé, le soir j'avais très mal à la tête, obligée de me coucher à 4h. J'ai beaucoup souffert. Aujourd'hui grâce à Dieu c'est fini. Ce matin j'ai encore rangé notre chambre accroché les photos de mes enfants chéris, c'est une douceur pour moi de voir leur chère petite frimousse puisque je ne puis avoir leurs caresses. Ce matin deux français de la Bauaur sont venus nous surprendre, ils resteront déjeuner avec nous, nous étrennerons notre jolie service.
Les Messieurs ont visité la plantation. Ils étaient étonnés de voir combien les bananiers sont beaux pour 18 mois. Ils ont admiré également l'atelier et surtout la machine à glace qui tante tous les planteurs.
On parle de se réunir à plusieurs planteurs pour faire venir un planteur sur le Rio Grande. Quelle excellente idée, j'espère se tout coeur qu'elle trouvera des partisans. L'après midi nous sommes allé avec Mr et mme Gey et Lejeune au magasin. J'ai distribué quelques jouets aux enfants. Le soir nous avons pris un bain au creeks. On fait un nouveau chemin qui sera beaucoup plus pratique pour s'y rendre.
La soirée se passe à lire. Quelle joie de se plonger dans les bons livres de France. Vraiment à coté de l'année dernière nous sommes trés heureux et nous avons la vie bien facile, si j'avais mes chéris, je crois que je me trouverai heureuse ici.
31 Mars 1914. Grand événement sur le Rio Grande, pour la première fois on fabrique de la glace, aussi nous sommes tous affairés. Quelle belle chose que la civilisation et le progrès: obtenir de la glace avec une température pareille. Il y a dix huit mois, il y avait la forêt vierge. Et je pense aussi au travail et à l'énergie de mon mari qui a luté seul pendant tant de mois. Dieu a béni son travail, nous devons lui en être reconnaissant.
Demain noue tenons le mois d'Avril. Je me demande avec angoisse si je resterai avec Clément jusqu'à la fin c'est à dire en Octobre ou s'il faudra rentrer pour les vacances. Je veux tout remettre entre les mains de Dieu qu'Il garde seulement mes enfants chéris.
Depuis deux nuits nous sommes réveillés par les cris d'alarme. Un tigre rode autour de la maison et chaque nuit Clément monte la garde. La nuit est très sombre et on ne peut l'apercevoir.
Des indiens sont venus vendre des peaux de bêtes, chevreuils et chevreaux. Clément les a achetées pour la Société. Il a mal à la gorge et est fatigué. Ses randonnées sous le terrible soleil sont si pénible.
1 Avril 1914. Nous ne sommes pas encore habitués au plaisir de boire frais et d'avoir de la glace, chacun apprécie ce plaisir à sa façon. Hier Mr Lejeune est venu ici. C'est un véritable enfant qui doit s'ennuyer terriblement puisqu'il ne sait pas s'occuper. Quel bonheur d'ailleurs le travail et quelle ressource ici? J'ai entrepris de faire une moustiquaire pour notre lit; aussi je suis très affairé. Maintenant notre chambre à l'air du home, il y a bien des petits souvenirs, des choses que j'aime. J'y suis un peu chez moi. Je voudrais que mon mari s'y sente heureux, n'est ce pas une tâche que de lui adoucir ces jours d'exil. Mais, suis je vraiment à ma place et que deviennent en mon absence les chers petits qui tiennent une si grande place dans mon coeur? Hier on nous a amené une petite fille espagnol qui était toute malade... Elle avait la fièvre, Clément lui a donné des entérals dans un peu de confiture comme à Madeleine. Pauvres petits enfants, je les aime tant, mais je crois que j'aime mes enfants dans mes enfants.
Aujourd'hui la journée sera moins accablante, il pleut un peu. Demain grande joie, c'est le jour du courrier.
4 Avril 1914. Grande joie hier, on a reçu des lettres de France, j'ai eu des nouvelles de mes enfants. Comme tout m'intéresse de mes chers petits, Madeleine a l'air si contente d'être demi-pensionnaire. Comme le sacrifice est moins dur quand on songe que c'est grâce à ces années d'exil que nous pourrons lui faire la vie plus heureuse. Que Dieu les garde mes chers enfants. Surtout qu'il leur donne la santé et qu'il fasse luire de nouveau le jour béni du revoir.
Il règne ici un bien mauvais esprit toujours des visages mécontents. La situation est bien tendue. Il est triste de penser qu'on arrive à se faire des ennemis tout en voulant faire du bien. pourtant Clément est très bon et toujours on est contre lui. J'espère que cela finira par s'arranger. Ce matin, j'ai lavé la chambre, c'est une corvée très pénible ici ou il fait si chaud. On est venu m'apporter un jolie perroquet qui parle malheureusement espagnol mais nous en ferrons un perroquet français. J'espère pouvoir l'amener à Madeleine, elle sera bien contente la petite chérie. Le capitaine de l'Emma Hokeres est venu faire réparer son moteur, le service est toujours bien mal fait, pourvu qu'il arrive pas un accident un jour à ce petit bateau. Le père Salomon m'a demandé un morceau de glace pour montrer à sa femme. Je lui ai donné, il était ravi. C'est vraiment une chose extraordinaire ici que la fabrication de la glace.
5 Avril 1914. Toujours un peu pénibles à passer les Dimanches pour moi, ils ne seront heureux que lorsque nous serons de nouveau tous réunis. Que de souvenirs évoque ce dimanche des rameaux. Nous allions tous à l'église avec notre père et jamais la semaine sainte ne se passait sans que nous suivions les services religieux; pauvre cher papa, quel coeur d'or que le sien. Ici les jours sont tous pareils et je me dis parfois que c'est bien long six mois sans mes enfants. Quelques fois je n'ai pas très bien le sentiment que je suis utile ici. Clément a planté ses orangers. Les malheureux sont dans un triste état. Il est revenu dans un état affreux. C'est pénible de travailler ici. Il fait une chaleur terrible depuis quelques jours, toujours pas de pluie. Cette chaleur est très dure à supporter.
La journée s'est passée à lire, puis le soir je suis allée avec Clément qui plantait ses orangers dans une caisse. Puis nous sommes allés au Creek. Le soir nous nous sommes baignés dans le creek. C'est la meilleure heure du jour.
6 Avril 1914. Clément est parti ce matin au Sexikwa pour voir les acajous. Je lui avais donné tout un balluchon, y compris le sérum antivenimeux et au bout d'une heure, il était de retour. Le Rio n'avait plus d'eau.
7 Avril 1914 La Franceita. Ma chère Henriette; Encore une fois cette année je ne serais pas avec tes autres enfants le 1er Mai pour te souhaiter ta fête. Hélas c'est mon lot jusqu'à présent d'être toujours loin. A St Claude, il me semblait quelques fois être en exil, que dirais-je aujourd'hui, Enfin, Dieu voulant l'avenir sera meilleur et l'année prochaine nous serons tous prés de toi ce jour là. Malgré moi je pense combien papa tenait à ces jours de fête et comme il était préoccupé de t'acheter de jolies bouquets ce jour là. Il me semble encore l'entendre dire "je vais encore me faire attraper et voir le bon regard qui accompagnait ces paroles. Pauvre cher papa, quel coeur d'or que le sein. Puisse cette petite lettre qui doit faire un si grand voyage te dire tous mes voeux de bonne fête, que Dieu te garde encore longtemps prés de nous. Tu vas voir une fois Henriette mariée, les bananes poussées, tu n'auras plus la charge des petits et tu auras encore de bonnes années heureuses du moins tranquilles. Pauvre maman, tu en auras besoin car depuis la mort de papa, tu as devant toi une longue série de peines. Nous tâcherons, Clément et moi, de te faire plaisir dans la mesure de nos moyens pour te montrer que nous sommes reconnaissants pour tout ce que tu as fait voilà 2 ans pour les enfants. Tu m'as aidé à remplir mon devoir si difficile parfois et je t'en remercie encore. Que de fois je me sens le coeur bien gros d'être séparer des petits et cela m'arrive souvent, je me dis que je suis ingrate de me plaindre puisque je suis sûr que mes enfants sont bien soignés et bien couvés et que je les retrouverai tels que je les ai quittés. En ce moment, ils doivent être en vacances pour Pâques. Je souhaite de tout mon coeur que ce moment ne vous paraisse pas trop pénible, ils sont quelques fois turbulents et te fatigue pauvre maman. Je suis contente de savoir que vous êtes contente de la jeune fille tant mieux si nous avons eu la main heureuse.
Depuis quelques jours nous avons une température vraiment pénible. Voilà au moins quinze jours qu'il n'a pas plu et par moment c'est un véritable supplice. On transpire même le soir quand on se met eu lit. je t'assure que cela ne fait pas précisément mon bonheur. Tu devrais voir en quel état arrive Clément quand il rentre de la plantation, il ma fait vraiment de la peine. Malgré cela, il est toujours debout le premier et lutte chaque jour avec la même ardeur. Je le taquine en lui disant que sûrement la vue de ces beaux bananiers le rafraîchit. Ils sont beaux partout on ne voit que des fleurs et des fruits. Les 400 régimes que l'on coupent par semaine ne sont qu'un petit commencement. Il fait un peu trop sec en ce moment pour les bananiers. Encore un mois et la pluie va tomber en abondance, on en aura plus qu'on en voudra. Pourtant, bien qu'il soit souvent fatigué, je le trouve mieux que l'année dernière. D'abord il pâlit moins. Nous avons des oeufs en nombre suffisant, chaque matin, il en mange deux avec son café au lait. Nous avons aussi quelques fois de la viande fraîche, ainsi ce matin le cuisinier en a acheté 25 livres. Il a choisi du faux filet à 0.60 la livre. Ce n'est pas ruineux. Il va mettre cela dans la glacière et nous aurons de la viande pour quelques jours. Vraiment c'est une excellente chose que d'avoir le frère de Monsieur Surdon. Il nous fait des repas très présentable. Clément devait aller dans les bois à ma grande frayeur. D'ailleurs ce n'est que partie remise car il est bien parti, mais le fleuve est trop bas et il n'a pas pu passer . Notre plantation est à la limite de la rivière. Plus haut c'est fini, il faut une pirogue et je t'assure que ce n'est pas un mode de locomotion confortable. Crois tu que c'est bizarre, dans ce pays perdu, le Dimanche est observé, il ne l'est pas en Europe. Ainsi le père Salomon, un veille indien qui apporte le lait pour le petit Gey, ne trairait pas pour un empire ses vache le dimanche Nous avons beau lui expliquer que le bébé mange aussi le Dimanche, il ne veut pas se laisser convaincre. De même pour le Vendredi saint. Déjà aujourd'hui, le bateau est passé pour dire que l'on coupe les fruits car les Espagnols ne travaillent le Vendredi saint. Pour nous il n'y a guerre de différence avec les jours ordinaires. Sauf ce jour là , j'ai Clément avec moi. Nous sommes cloués dans un coin avec un livre (c'est là qu'on est heureux d'avoir de la lecture) et vers le soir nous allons nous baigner. C'est un peu monotone peut-être mais par contre nous n'avons plus le souci du pain quotidien. Les bananes poussent sous le grand soleil des tropiques et nous pensons souvent que c'est la dote de Madeleine et la situation de riri. Que Dieu nous donne la santé, ces derniers mois passeront aussi. Tu me diras franchement si tu veux que je reviennent pour les vacances. Si tu le trouves nécessaire, tu es sûr que je rentrerais. Je m'en rapporte à toi je ferais ce que tu voudras. Le petit Gey est un enfant robuste et bien portant. Le pauvre chou est nourri avec le lait qu'apporte les indiens. On tremblait un peu de le lui donner, mais ma fois il lui réussit très bien. Par exemple il a l'air très pur, ici il n'y a pas de microbes. Quand Henriette verra Jean, elle sera gentille de demander à Mr Surdon quelques feux de Bengale pour le 14 Juillet. Il faut prévoir longtemps à l'avance ici. Voilà plusieurs fois que je frictionne Clément et cela lui fait du bien. J'arrête mon bavardage ma chère maman. Clément m'a promis d'ajouter quelques mots. Embrasse toute la maisonnée pour moi, particulièrement Riri et Madeleine et reçoit un bon baisé de ta fille dévouée Jeanne.
9 Avril 1914. .Nous avons eu le courrier très tôt cette semaine, les hommes ne veulent pas travailler le vendredi saint aussi le bateau a fait diligence. Nous avons maintenant un vapeur sur le Rio. Peut-être les voyages seront-ils moins pénibles. G...pour me remercier de sa pipe m'a envoyé six bouteilles de bière.
Vendredi Saint. Hier après avoir brodé une partie de l'après-midi, j'ai accompagné Clément pour voir les orangers. Les malheureux ont été oubliés dans le bateau et ont mis 3 semaines à nous parvenir. Aussi Clément les a mis à tremper dans le creek, puis les a plantés dans une caisse. Heureusement quelque uns repoussent, il y a ici une si grande puissance de végétation. Au retour, Clément a tué une bête appelée ici chat noir, sorte de renard très méchants qui mange nos petits poulets. Quelle terrible chose que la mort. Nous avons rapporté cette chose inerte qui quelques minutes auparavant bondissait dans le chemin. Certes, c'est un animal nuisible, mais la mort m'impressionne toujours. J'ai tiré un coup de carabine et je veux apprendre à viser quand j'irai avec mon mari.
Que de souvenirs évoque la journée d'aujourd'hui. Ah, les vendredi saint quand papa vivait et que nous allions tous à l'église. Pourtant j'ai le sentiment que Dieu est avec moi aussi bien ici que dans l'église.; ne suis je pas ou Il m'a conduite? Et je pense à mes chéris comme je voudrais que pour eux les vacances de Pâques soient heureuses. Plus tard si nous pouvons je les emmènerai à la campagne pendant les vacances de Pâques. Puisse Dieu seulement leur garder la santé. Il fait toujours terriblement chaud, nous avons des journées étouffantes et très pénibles.
11 Avril 1914. J'ai passé assez tristement cette journée du Vendredi saint. Par moment mon exil me semble dur, il me semble qu'il y a toujours une partie de mon coeur absent. O mes pauvres chéris combien vous me manquez par moment. Je sens si bien qu'avec les enfants des autres on n'a pas la même patience ni le même amour et je me dis que pour mes petits c'est pareil, qui les aimera comme je les aime, jusqu'au sacrifice, et pour eux il n'y a pas de sacrifice, c'est tout naturel.
Dans la soirée nous avons fait un tour dans la plantation. Que de beaux bananiers et comme ces arbres paraissent sains et vigoureux. Je suis revenu plus rassurée en espérant que tous ces sacrifices ne sont pas inutiles et que je travaille un peu pur eux en étant ici.
Il y a encore eu une bataille, un homme a tiré un coup de machette dans le ventre d'un autre, triste façon de sanctifier les jours de fêtes. Il ne travaillent pas, font maigre et boivent du Whisky et s'entre-tuent. Pauvre malheureux qui mourra sans doute sans être seulement soigné.
12 Avril 1914: jour de Pâques. Ma chère Henriette. Il me semble qu'aujourd'hui, jour de fête où je suis loin de toi, cela me rapprochera un peu de venir m'entretenir avec toi. Ce matin en enlevant la feuille du calendrier, j'ai fait cette réflexion: voilà comment nous nous apercevons que c'est Pâques. Il est vrai que c'est bien difficile de le savoir, nous sommes si loin de tout........
Tu sais, je rassemble tout mon courage, mais par moment, je n'en ai pas de trop. Ce n'est pas vivre que d'être sépare de ce qui vous tient le plus à coeur. Pense, j'ai toujours vécu ainsi jeune marié, j'étais loin de vous, puis loin de Clément et maintenant loin des enfants. Ce sont les jours de fête surtout qu'on a le coeur triste. Quelle joie j'aurais eu de donner ce matin les oeufs de Pâques à mes enfants.
Quand Clément me voit triste il me conduit dans la plantation et de voir ces belles allées de bananiers avec cette abondance de fleurs et de fruits, cela me redonne de nouveau du courage. Au bout de tout ces sacrifices, il y a la réussite, une situation tranquille et l'avenir pour les enfants. Et il me dit avec philosophie: "que veux tu, rien ici bas ne se fait sans peine. Hélas je m'en suis souvent aperçu.
Aujourd'hui jour de Pâques, Clément est encore parti dans la plantation avec son fusil, il faut qu'il trotte.. Il est onze heures et demi et il n'est pas encore revenu. Dans quel état va t il me revenir, il fait une douce chaleur je t'assure. Toujours pas de pluie. Hier il y a encore eu un blessé. Triste résultat des jours de fête et de vente de whisky. Heureusement cela c'est passé à la Cruz. Un homme a donné à un autre un coup de machette dans le ventre. C'est affreux la mentalité de ces gens. Une fois quelques verres de whisky et ils sont fous.
Le blessé dont je t'ai parlé est mort à Bluefield. Tu sais comme Clément a fait son possible pour le soigner. Il a couru au camp plusieurs fois par jour sous un soleil de feu et Tetedoux et Cie ont fait paraître un article dans un journal disant que Clément était cause de tous ces accidents car il vendait du whisky. Crois tu qu'il faut être méchant alors que tout ses efforts tendent à empêcher cela. On voit des femmes qui viennent vendre soir disant des gâteaux et qui ont tout simplement des bouteilles de whisky. D'un coté je suis contente que cet homme soit mort à Bluefield. On aurait dit que Clément l'avait mal soigné. Que c'est difficile de faire le bien et comme tous ceux à qui Clément rend service se retourne contre lui. Le jeune qu'on a reçu comme un membre de la famille, je t'assure que mon ancien amour pour lui n'existe plus. Tout cela c'est jésuite et Cie. Dans tout cela nous le disons souvent ensemble, il n'y a qu'à marcher droit, les coeurs en haut.
Clément avait demandé à la Nouvelle Orléans 200 pieds d'orangers qu'il veut mettre dans la plantation. Il a naturellement bien recommandé de les faire partir avec lui dans le bateau. Naturellement ils ne sont partis que dans le bateau suivant et ils sont arrivés ici à l'état de bois mort. Clément était navré cela représente une petite somme. Enfin nous les avons mis dans un creek à l'ombre et Clément les a mis dans une caisse que nous arrosons tous les jours. A notre grande joie, ils ont l'air de reprendre aussi chaque jour je vais avec lui. Nous emportons la carabine et je m'exerce à tirer. Ne croit pas que j'ai fais beaucoup de victimes, je ne vise que les morceaux de bois. Clément a tué l'autre jour une très vilaine bête qu'ils appellent ici le chat noir et qui ressemble à un gros renard. Il a du manger beaucoup de nos petits poulets. C'est une très jolie fourrure qu'on pourra sans doute utiliser. Clément l'a bien dépouillée, en ce moment elle sèche au soleil. Clément voudrais aussi m'apprendre à nager mais tu connais ma frayeur de l'eau, je crois qu'il aura bien du mal. Mme Gey nage comme un poisson, elle n'est pas peureuse.
Tu serais bien aimable de te renseigner auprès de Jean quand part Mr Surdon et si tu peux donne lui pour moi une livre de Thé. Cela me fera très plaisir, je ne mange pas autre chose le matin et ici il n'est pas bon bien que je le fasse moi-même. Donne lui la lecture qu'il voudra bien prendre, si tu savais comme tout fait plaisir quand on est loin de tout.
Nous continuons toujours à faire de la glace. Les hommes du camp aussitôt la glace enlevée, ont les bouteilles qu'ils trempent dans la , l'eau contenue dans ces bouteilles est glacée. Aussi l'autre jour l'un d'eux a dit qu'il avait de l'eau "plus froide que la glace". Sont-ils amusants.
Clément va faire agrandir la cuisine qui est vraiment beaucoup trop petite. Après cela on va commencer la maison pour Pierre. On espère qu'elle sera finie avant la saison des pluies. Ils habitent au camp, c'est un peu loin de nous. Mais ce sera plus commode pour Pierre qui sera plus prés de son travail. Cette semaine on a vendu à l'occasion de Pâques pour 800 Dollars de marchandises. Tu vois que le commerce est prospère. C'est vraiment amusant de voir comme on fait la toilette à l'occasion des fêtes. Hélas ce serait jolie si on en profitait pas pour boire du whisky.
Jeudi. Hier j'étais plongée dans une broderie quand nous avons entendu le sifflet du bateau, nous ne l'attendions pas si tôt. Je n'ai fait qu'un bond jusqu'à la berge car je n'ai qu'une idée quand je l'entends: c'est d'avoir des lettres. Le capitaine Goden revient maintenant commandant "the king of the river". Il a voulu à toute force que je monte à bord pour me faire les honneur de son bateau. La première chose qu'il m'a raconté est sa chère pipe qu'il exhibe à tout venant en disant que c'est "missire Baro" qui lui a donné. Il a expédié son cuisinier pour nous servir de la bière. Le comble est qu'il a dit à son cuisinier de nous faire cuire de la tortue. Oh ironie du sort, voilà l'horrible boulot qui nous arrive à domicile. Enfin on a eu l'air ravi en égard à la bonne intention. Comme j'étais contente ma chère Henriette de mon gros paquet de lettres.
Clément était dans le marasme car nous attendons toujours la pluie, il se faut un vrai chagrin comme je lui dis: si tu pouvais pleurer assez pour arroser la plantation je comprendrai que tu te désoles mais comme tu n'y peux rien, laisse cela tranquille. Enfin ce matin, voilà une légère pluie. Vraiment les bananiers étaient bien secs.
15 Avril 1914. Les jours passent sans grandes ..... La vie est chaque jour pareille. Chaque matin Clément va dans la plantation pendant que je m'occupe de lavage, repassage etc... L'après midi, je brode et je lis un peu puis le soir venu nous allons nous baigner soit avec Mr Gey soit avec Clément. Notre Perroquet a un superbe perchoir et est très amusant. Nous avons mangé des haricots du jardin. Le soir on a fait un grand feu de bambou, on nettoie du coté de la maison et on agrandit la cuisine. Toujours la sécheresse, impossible d'avoir une bonne averse, il y a toujours du vent, c'est très ennuyeux pour la plantation.
17 Avril 1914. Enfin la pluie a commencé à faire son apparition. Les bananiers relèvent la tête. Hier nous avions visité le Rey del Rio. Le capitaine trés aimable nous a offert des fresco et de la bière. C'est un progrés que ce bateau à vapeur, il met parait-il huit heures jusqu'à la mer, quelques heures de moins à souffrir. Ce pauvre capitaine est tellement flatté de sa pipe qu'il ne sait pas comment nous faire plaisir. Hier, il nous a envoyé un plat de tortue ce matin un flacon d'un élixir que j'ai cru être du rhum et qui n'est qu'une médecine genre de panacée universel. Dieu que ce brave Capitaine, je ne le regarderais à peine en France et ici je l'aime véritablement. C'est lui qui nous lie au monde civilisé. Je ne puis m'empêcher d'un serrement de coeur quand le bateau quitte la plantation. C'est lui ce cher Goden qui m'apporte des nouvelles de mes enfants.
20 Avril: Samedi le bateau est parti chargé de 607 régimes pour nous, Clément était bien content de ce chiffre. Nous dépassons bientôt les autres plantations. On fait courir le bruit qu'il y avait la maladie sur les fruits, aussi deux hommes du bateau se sont promenés dans la plantation, d'après les ordres de Camors. Naturellement, ils se sont rendu compte que c'était des on-dits inspirés seuls par la méchanceté et la jalousie, que nos voisins sont méchants et combien c'est triste entre Français de se faire du mal.
Hier dimanche la journée s'est passée comme d'ordinaire, plus particulièrement je pense à mes petits chéris. Il me semble que j'ai toujours le coeur endolori d'une souffrance latente au fond de mon être. Ah, pouvoir seulement les serrer contre moi, être bien sure qu'ils sont heureux. J'ai lu un peu et le soir nous nous sommes promenés Clément et moi. Mme Gey et Mr Lejeune sont allé à la Bogeda, moi je suis contente quelquefois de ne pas être obligée de causer. Nous sommes allés nous baigner, j'ai essayé les mouvements pour apprendre à nager. Je vais tâcher de m'armer de courage.
21 Avril: Toujours des tiraillements, que c'est donc difficile de vivre en paix. C'est à propos d'un domestique qu'avait Mr Lejeune qu'il a renvoyé et que Clément a fait travailler au camp. Mr Lejeune voulait que Clément le renvoie tout à fait et comme il a refusé, il a donné sa démission. Maintenant il emballe. Personne ne dit rien, mais on sent soudre des colères. Je le sens moi surtout qui suis à la maison. C'est pénible des gens qui se plaignent constamment, pourtant Clément fait tout pour bien faire et marcher droit et tous sont toujours contre lui. Je ne puis me défendre d'un sentiment de tristesse en voyant partir cet homme que nous avons accueilli et qui partout dira du mal de nous. Et puis eux s'en vont où, en France peut-être? Comme c'est long encore 6 mois. Vraiment l'année dernière l'esprit était meilleur, on était pas les uns contre les autres comme maintenant.
23 Avril: Déjà jeudi aujourd'hui et le bateau n'est pas encore arrivé. Comme ce service est irrégulier et comme ces chères lettres se font attendre. Par moment j'ai une immense détresse au coeur en pensant à mes chéris. Je suis si loin d'eux. Et le devoir ne m'apparaît pas toujours lumineux, je doute souvent. Il me semble que les six mois à passer ici seront bien long. Clément est fatigué, il dort mal, vais-je avoir de nouveau ce souci de l'année dernière? Les Lejeunes sont partis avec la gazoline de la Banana, Mme Gey les accompagne jusqu'au camp. Moi je préfère rester ici; un peu de solitude me fait plaisir. C'est fatiguant par moment d'être toujours obligé de causer quand on a rien à dire. Nous n'avons plus de gazoline et ne pouvons plus faire de glace et surtout impossible d'aller à la rencontre du bateau. Enfin, Dieu voulant, j'aurai de nouvelles demain et de nouveau un peu de confiance et courage.
25 Avril: Enfin le bateau est arrivé seulement le Jeudi. Je suis allé au camp avec Clément à sa rencontre, j'ai eu de nouvelles des petites, Lucette s'est cassée le bras, cela me fait de la peine pauvre chou. Reçu aussi des journaux de France, chacun se précipite sur les nouvelles, le soir chacun est plongé dans un journal différent. Je suis heureuse et triste en même temps d'avoir des nouvelles des petits, que de fois je me pose cette question: ai-je bien fait de les laisser? Je l'ai fait croyant faire mon devoir, que Dieu les garde. Goden nous a apporté de la tortue, chacun s'en régale. Moi, je trouve qu'il y a mieux. On a coupé seulement 400 fruits, la semaine prochaine j'espère qu'il y en aura davantage. La nouvelle cuisine s'avance, on va démolir le chalet des hommes du camp qui vont loger dans la cabane bambou ce dont ils sont très heureux.
28 Avril: Hier, j'ai été de cuisine car tous les hommes de la maison étaient partis dès l'aube jusqu'au fond de la propriété. La journée m'a semblé assez longue. J'ai beaucoup de peine à trouver un moment pour me recueillir un peu. J'ai entrepris un peu de raccommodage je tache toujours d'être agréable et de faire plaisir. Dans quel état sont rentrés les voyageurs. Partis armés jusqu'aux dents, ils sont revenus rapportants des tics qui les rendaient à moitié fous. Il pleut chaque jour un peu. Même hier, il a plu pendant deux bonnes heures. Ils ont eu si soif, ne trouvant que des creeks à sec qu'ils buvaient l'eau qui ruisselait de leur chapeaux.
2 Mai: La chaleur redouble et il ne pleut plus depuis quelques jours. J'ai été malade des douleurs dans la tête depuis quatre jours. Je n'ai pris aucune nourriture. Je me sens sans force et un peu découragée. On m'écrit qu mon fiston s'ennuie, pauvre chéri ce n'est pas juste que lui souffre aussi si jeune. Le coeur me saigne. Ma grosse Madeleine est heureuse et insouciante pour elle je ne suis pas en souci. Il me tarde de savoir si je dois partir en Juillet.
Clément est ennuyé parce qu'il n'a pas reçu d'argent de Paris, pourvu qu'ils versent régulièrement pour les enfants. C'est dur de tant travailler et d'être privés de tant de choses et de n'être pas sûr seulement de 500 Frs par mois. Oh l'angoisse d'être malade ici si loin de tout secours. Mon Dieu garde nous la santé ici et là-bas.
5 Mai: Clément est rentré ce matin à midi après une journée et une nuit dans la forêt. Il est très fatigué et quand il arrive, il me fait de la peine, il a l'air tellement las. Maintenant il se repose, mais comme s'est pénible de marcher par une chaleur pareille. Heureusement, je vais mieux et je peux me soigner. Hier il y a eu un tremblement de terre ressenti par plusieurs personnes. Si seulement il pouvait pleuvoir un peu, nous sommes tous un peu malades. Le Rey del Rio est venu comme d'habitude apportant le courrier. Bonnes nouvelles des petits. Le soir Surdon et les deux autres vont à la chasse au lapin. Ils le remontent dans le chemin mais ne peuvent le tirer. Adelson part à Bluefields. Nous avons Napoléon pour le remplacer avantageusement d'ailleurs. Il fait le pain, c'est un progrès.
11 Mai: De mauvais jours, Pierre est malade. Il a eu jusqu'à 40 degrés de fièvre nous étions bien inquiets. Aujourd'hui il va un peu mieux quelle angoisse d'être malade et si loin de tout. Que Dieu nous garde la santé. Clément va à la chasse au lapin sans succès d'ailleurs. C'est long d'attendre si tard le soir. J'ai le coeur bien serré et m'ennuie des petits pourquoi ne suis je pas comme les autres femmes et faut-il que ce soit un pour moi d'avoir mes petits? Je trouve pénible de n'avoir jamais un moment de tranquille et de repos, toujours se dévouer pour les autres par moment c'est bien austère. cet après-midi les indiennes m'apportent encore ce pauvre bébé malade. Pauvre petit être comme je ferai volontiers quelque chose pour lui. J'ai compulsé le livre de médecine et j'ai trouvé qu'on employait pour les bébés les lavements avec de la quinine. Je me suis donc mise en devoir d'en préparer un et de l'administrer à ce pauvre bébé. La grand-mère et la mère étaient tout émus, jamais elles n'avaient vu cela. Elles pensaient que je ferai du mal à ce pauvre petit. Moi qui avait le coeur si gros loin de mes petits, j'ai eu si bien ce sentiment qu'il n'y avait pas de différence entre ces pauvres femmes ignorantes et moi, nous parlions la même langue, celle de l'amour maternel. Il y avait dans cette scène comique en apparence quelque chose de très haut et de grand.
15 Mai. Pierre va mieux. Il commence à se lever, Dieu soit loué, j'ai eu très peur de le voir si malade. Cette nuit, j'ai été réveillé par une oppression terrible impossible de retrouver ma respiration. j'ai une douleur du coté droit qui m'empêche de respirer. Cela me donne de l'angoisse par moment. L'emma Hokérés est arrivé à 6 heures. J'ai été à pied au camp avec Clément. Il a fallu marché très vite. Nous avons eu le courrier. Bonne nouvelles des petits peut-être resterai-je ici jusqu'à la fin, je ne sais si je dois le désirer?
17 Mai. C'est Dimanche aujourd'hui et de bateau n'est pas encore parti emportant le courrier. J'ai bien peur que la semaine prochaine il ne soit très en retard avec les lettres. Enfin dans 15 jours Dieu voulant Mr Surdon sera là apportant lui-même des nouvelles de France. Rien n'est brillant en ce moment, il y a des traites prostestés, Paris n'envoie pas assez d'argent; nous n'avons que 400 fruits. La sécheresse a fait du mal. Clément se tourmente et ne dort guère la nuit. Il maigrit de nouveau, cela m'inquiète. Si seulement il pouvait recevoir l'argent dont il a besoin. Gros soucis que de mener à bien une affaire pareille. Ce matin Mr Dabin a attrapé une jeune chouette tombée de nid, je ne sais si on pourra la garder. Il pleut un peu de temps en temps.
18 Mai. On nous a refusé 100 fruits, Clément est bien soucieux de cela. l se plaint de maux de tête et de courbature. J'ai grand peur qu'il ne me tombe malade. Toujours ces insomnies, les nuits sont chaudes en ce moment, on se réveille tout fatigué pourvu que nous ayons notre courrier cette semaine, je n'ose pas trop y compter. Que Dieu garde mes chéris et donne la santé à Clément pour aller jusqu'au bout.
19 Mai. La vie est terriblement monotone, il ma semble que ce sera terriblement long encore 4 mois. Il faut par moment faire appel à toute ma raison et tout mon courage. Dieu donne ce qu'il ordonne. Il ne m'abandonnera pas. Clément va un peu mieux. Je ne devrais pas me plaindre.
23 Mai. Grosse déception hier, le bateau n'apportait pas de courrier. Malgré moi j'avais les yeux plein de larmes c'est dire d'être priver de nouvelles, mes pauvres chéris me manquent tellement. Il ne faut pas dissimuler la vie est dure et pénible. Quand luira pour moi l'aurore de jours plus paisibles. Que Dieu garde mes petits et me donne de les retrouver comme l'année dernière.
Il fait horriblement chaud la nuit, pas un brin d'air. On transpire presque dans son lit. Chapuzot et Surdon dorment sur la véranda. Clément a de nouveau des insomnies très grande cela m'inquiète. La machine à glace marche mal. Toujours pas d'argent devant soi nous sommes dans la serie noire. Ce matin un homme a été piqué par un serpent, Clément est au camp pour lui faire une piqûre de sérum, j'espère qu'il pourra le guérir.
25 Mai. Hier soir j'étais assise sur les marches de l'escalier, Jacquot prés de moi, et en regardant le soleil disparaître à l'horizon je pensais à mes chéris et je priais... Tout à coup Chapuzot arrive en criant: qui veut des lettres? C'est notre courrier qui arrivait seulement de la Cruz. Nul ne sait comment il est arrivé là. Enfin il a été bien accueilli, quelle joie pour moi d'avoir des nouvelles de mes enfants chéris. Voilà de nouveau un peu de courage pour vivre quelques jours. Clément parle de partir à cheval dans le bois, voilà encore bien des angoisses pour moi.
25 Mai La Francecita le 27 Mai 1914. En rentrant du bain dimanche, j'étais assise tristement d'ailleurs sur l'escalier de la maison pensant naturellement à vous et aux petits quand j'ai eu une bonne surprise. C'était Chapuzot qui montait de la berge en criant "qui veut des lettres" Tu penses si je me suis précipitée et si j'ai été contente de me plonger dans tes bonnes lettres....
Voilà Clément qui maigrit de nouveau tous les jours . Il a un autre bobo, il recommence à se traîner comme l'année dernière puis il a constamment à lutter avec le caractère de chacun. Je crois qu'ici on a mauvais caractère peut-être est-ce la chaleur continuelle qui nous énerve et puis constamment voir les mêmes figures, c'est peut-être pour cela qu'on s'irrite plus facilement. Quand donc retrouverais je mon foyer tranquille. On a jamais su pourquoi vos lettres sont arrivées dimanche à la place de Jeudi. Le Capitaine les a déposée à la Cruz en passant sans doute qu'il avait bu quelques verres de Whisky de trop.
Crois-tu l'autre soir, Clément veut enfilé sa veste et tout d'un coup saute comme un cabu. C'était un scorpion qui venait de le piquer. Je me précipite, affolée tellement que je ne trouvais plus les allumettes. Vivement j'ai cherché le bistouri, fait saigné la piqûre et ai fait un badigeonnage de teinture d'iode. Naturellement j'ai compulsé les livres de médecine et j'ai vu que dans certains pays la piqûre pouvait être mortelle, aussi j'avais bien peur je t'assure. Heureusement cela n'a rien été mais je t'assure que maintenant je secoue nos vêtements avant de les mettre. Il y a eu aussi un homme au camp qui a été piqué par un serpent. Clément est parti vite en plein midi lui faire une piqûre de sérum. Il y a trois jours de cela, aujourd'hui il travaille. C'est beau quand même cette invention et vraiment on bénit les progrès de la science quand on voit cela. C'est insensé comment ces pauvres gens sont ignorants et superstitieux.
Quand Clément est arrivé, l'homme avait déjà la main dans un coq fraîchement tué et il était caché au fond d'une case à cause du mauvais oeil. C'est curieux de voir de prés ces superstitions.
Vendredi - Depuis 6 heures nous attendons le courrier car nous avons entendu la sirène du bateau. Enfin à 10 h il est là et encore pas de courrier. De nouveau sans qu'on sache pourquoi l'Emma Hokins l'a déposé à la Cruz. Crois-tu que c'est navrant. Enfin, Clément a immédiatement expédié Chapuzot avec son bateau et je pense que d'ici une heure il sera là. Faut-ils qu'ils soient bêtes ces capitaines de bateau, ils arrêtent au camp puisqu'ils ont des marchandises, pourquoi n'a pas donner les lettres en même temps.... Depuis 2 jours, il pleut sans discontinuité il parait que tout le mois de Juillet il en sera de même. Nous allons joliment nous amuser. Les bananiers poussent et nous avons heureusement beaucoup moins chaud mais on a même plus la ressource d'aller se baigner, les chemins sont trop mauvais, du coup je ne quitte plus ma jupe culotte. Les journées sont longues parfois je travaille à mort. J'ai presque fini une bande de broderie. La semaine prochaine je vais faire 3 moustiquaires pour les nouveaux arrivants et je pense que Monsieur Surdon sera là dans une semaine. Je me demande comment Clément n'est pas devenu fou seul ici pendant la saison des pluies avec Rousseau, n'ayant rien à manger et pas de nouvelle de la maison. Il faut être ici pour se rendre compte de ce que se doit être, pauvre Clément, il m'inquiète tellement, il est maigre, il ne dort de nouveau pas la nuit, cela me donne bien du souci et je me trouve 4 mois encore bien long. Au fond je plains ces pauvres Gey qui en ont encore pour 10 mois, il est vrai qu'ils sont tous ensemble. Heureusement le petit est très bien portant. C'est un bel enfant qui, entre parenthèse, m'agace quelque fois car il est très gâté.
Au mois de Juillet, il y aura 2 ans que nous menons cette existence. Dieu veuille que la dure étape soit passée. Je n'ai pas de cheveux blancs pour rien je t'assure. Clément pense que lorsqu'il partira cette question des acajou sera arrangée puisqu'ils doivent les descendre au moment de la crue c'est à dire Juillet. La plantation donnera normalement, il compte ne plus venir que pour 6 mois voyage compris. Aussi je ne quitterai plus les enfants et ne vous chargerai plus de cette grosse responsabilité.
Voilà Chapuzot qui arrive hélas les mains vides? avec des journaux du mois de mars, je t'assure que je ne suis pas fière et que j'ai de nouveau le coeur serré, alors seulement je sens l'affreuse distance qui me sépare de mes petits. J'avais tellement de chagrin que j'ai dit à Clément que j'allais partir..... Enfin je me console en espérant que peut-être Mr Surdon viendra la semaine prochaine et que nous aurons enfin des nouvelles.
27 Mai Hier en rentrant du bain, Clément enfile sa veste et se fait piquer terriblement par un scorpion. J'ai eu très vite peur, j'ai compulsé les livres de médecine et j'y ai lu que la piqûre est souvent mortelle. J'ai eu bien peur. Il l'a fait saigner et a mis de la teinture d'iode. l est bien patraque mon pauvre mari, chaque jour il se plaint, dire qu'il a encore quatre mois à faire ce terrible métier.
30 Mai Nouvelle déception hier, pas de lettres. Comme c'est dur pour moi d'être obligée de vivre sans nouvelles de mes petits alors que je sens cruellement la distance. Quel dur sacrifice ne rien savoir d'eux. Ah que Dieu me les garde et me donne la force pour chaque jour. Le courage me manque mais je dois regarder en haut. Dieu apaisera aussi un jour pour moi la tempête.
Ce matin Clément est parti à cheval dans les bois pour trois jours. Triste fête de Pentecôte. Depuis ce matin, il pleut comment supportera-t-il cette nouvelle fatigue. Comme réconfort on nous apprend qu'on a assassiné un contracteur, Josés Perres, il parait qu'on l' complètement labouré de coup de machette, c'est horrible et cela me fait trembler, que Dieu garde mon cher mari et nous permette de rentrer de nouveau près de nos enfants chéris. Puisent-ils le garder dans le bois ces deux jours.
31 Mai - Triste jour de Pentecôte. Toute la nuit je n'ai pas pu dormir tant j'étais hantée par ce crime. Les détails sont horribles. Il parait qu'ils avaient eu la cruauté de lui couper complètement une main pour s'emparer d'une bague. On a porté ce pauvre corps mutilé. Les chiens léchaient le sang et personne n'y prenait garde. Pas de respect pour le mort. Puis le gouvernement de La Cruz est venu et on a conduit le corps à La Cruz. Dans une , même pas de cercueil. Là on fera un trou dans la terre et ce sera fini, comme c'est triste.
Que devient mon pauvre mari pendant ce temps? comme j'ai peur de le voir revenir si las. Qu'elle est dure à gagner cette vie pour nous. Et dire que Papa pensait toujours que pour nous elle serait plus douce que pour lui. Ah s'il me voyait par moment. Qu'elle angoisse de le savoir aussi sous la pluie qui n'arrête pas. Je n'ose pas espérer qu'il rentre ce soir pourtant j'en serais si contente. Qu'elles sont tristes et sombres ces journées avec cette angoisse au coeur et sans nouvelles de mes enfants. Mon Dieu, tu me vois, ne m'abandonne pas et donne moi la force de passer ces sombres jours.
2 Juin - La Francecita, le 2 Juin 1914. Quelle triste fête de la Pentecôte j'ai passé ma chère soeur. Figure toi que Clément était parti Samedi dès le matin sous une pluie diluvienne, comme Malborough ne sais quand reviendra. Comme il allait dans les bois il a imaginé de partir à cheval pensant aller plus rapidement. Il est parti avec un veille Espagnol mais naturellement il n'avait ni selle ni rien juste un sac pour monter à cheval. Toute la journée et toute la nuit il n'a pas arrêté de pleuvoir, tu te figure aisément dans quelles transes j'étais. Enfin le dimanche vers 6h je l'entend crier, vite je vais à sa rencontre. Que de fois dans la journée j'avais regardé le chemin, tu peux te l'imaginer. Si tu l'avais vu arrivé, on aurait dit un miséreux mouillé des pieds à la tête et les vêtements en lambeau. Il me faisait tellement pitié que j'avais envie de pleurer. Tu pense que cette randonné était un véritable supplice, le cheval enfoncé dans les chemins détrempés de plus les lianes et les herbes lui déchirait la figure. Puis il fallait passer les creeks qui maintenant sont plein d'eau, par moment il était obligé de se cramponné après le cou du cheval. Il a couché dans la fameuse maison en acajou qui parait-il, n'est pas en mauvais état. Elle a un étage. Tu penses si je me suis mise à le soigner, il souffrait tellement que j'ai du me lever la nuit pour le frictionner avec cette drogue de Schwartz qui lui fait du bien. Je suis contente à ces moments là d'être prés de lui. Pauvre Clément, la vie est dure à gagner pour lui, je suis heureuse de pouvoir y mettre quelques douceurs.
Qu'il me tarde que Mr Surdon arrive pour avoir de vos nouvelles. Depuis cette dernière grosse pluie, la rivière a beaucoup monter maintenant on la voit depuis la maison, c'est curieux de voir la rapidité de la crue et comme le courant est fort à ce moment là. La rivière refoule dans les creeks qui deviennent de véritables petites rivières: c'est assez curieux à voir. Une chose qui me surprend aussi, c'est d'avoir des journées sombres comme en France et malgré cela il fait bien chaud. Il parait que pendant tout le mois de juillet il va tomber des trombes sans discontinuité. Tu vois cela d'içi. Les marchands d'acajou descendent leur bois en profitant de la crue. Clément va pouvoir faire un lot et expédier en France. Ce sera un gros souci de moins pour lui. Si tu voyais avec cette pluie comme la plantation devient belle, les bananiers poussent bien vite en ce moment.
Ce matin Clément a renvoyé Chapuzot, le mécanicien, je pense qu'il va rentrer en France par ce bateau. Il y a tellement de temps qu'on prenait patience avec lui qu'il fallait bien que cela finisse. Vraiment jusqu'à présent tous ceux qui sont venus içi ne sont guère travailleur ni consciencieux. Si tu savais combien c'est fatiguant de faire toujours le gendarme. Clément est très maigre, le pauvre; je lui fait prendre des comprimés du Dr Raimus, j'espère le maintenir jusqu'au moment du retour.
Crois tu que pour la Pentecôte, le cuisinier nous a fait un St Honoré avec de la crème tout comme en France. Quel luxe et combien on se civilise. Il parait que vous avez les photos. Demande donc à Jean de nous en faire tirer quelques unes sur papier. Je serais bien contente de les avoir plus tard, il peux bien faire cela pour moi, du reste les membres de la colonie aimeraient bien les avoir aussi.
Et maintenant ma chère Henriette, je n'ai plus rien à te dire. Il est 7h du matin et déjà je fais la correspondance, j'ai trop peur que Golden arrive et que ma lettre ne soit pas prête.
PS: On a coupé ce mois ci 2500 régimes pour 3500Frs. C'est un petit commencement.
3 Juin 1914 - Enfin, il est rentré ce soir mais dans quel triste état. L'air si las et les vêtements en lambeaux. Il a fallu traverser des creeks avec le cheval et marcher si longtemps sous la pluie dans ces chemins si mauvais. Il était tellement las que toute la nuit il n'a pas dormi, j'ai dû me lever pour le frictionner au milieu de la nuit. Mon pauvre mari, comme la vie est dure à gagner pour lui et comme je suis contente d'être auprès de lui dans ces durs moments. Ce matin il a renvoyé Chapuzot qui lui a si mal répondu et n'est ni travailleur ni bien sérieux. Il y a un an nous étions sur le point de partir en France, quelle joie j'avais dans le coeur. J'attends avec impatience une lettre de la maison pour savoir de qu'ils décident pour les vacances.
6 Juin 1914 - Bien enfin une lettre de mes enfants, maman les amène à Ballargues passer les vacances, aussi je resterai avec Clément jusqu'à la fin. Que Dieu me donne la force et la santé pour aller jusqu'au bout. Il pleut un peu moins ces jours-ci, le petit a attrapé un rhume, il fait ses dents ce qui le rend désagréable, je suis souvent de corvée pour le garder. La vie s'écoule toujours pareille, voilà un an nous nous embarquions. Quelle joie j'avais au coeur.
8 Juin 1914 - Voilà deux jours que le petit est souffrant une grosse fièvre, une petite bronchite. On s'effraye vite quand on est si loin de tout, je tente de me rappeler ce que je donnais aux enfants quand ils étaient petits. La nuit dernière je l'ai même pris dans mon lit je l'ai gardé une bonne partie de la journée de Samedi et de Dimanche. J'aimerais par moment mieux m'occuper à autre chose car je trouve insipide d'amener un si jeune enfant. Puisse Dieu bénir mes efforts et rendre à mes petits ce que je fais à celui là. Ici la vie s'écoule toujours pareille, parfois je la trouve bien austère et trouve ces quatre mois encore bien longs.
13 Juin 1914 - Mr Surdon est arrivé apportant pour chacun des trésors. Les lettres des souvenirs de . Comme cela réchauffe le coeur au pays d'exil d'avoir quelque chose de la maison. J'ai eu la photo de mes deux petits quelle joie de voir leurs chères petites frimousses, des images des enfants avec ce gentil mot: "pour faire plaisir à maman" Me voilà un peu plus tranquille de savoir qu'ils iront à Ballargues et qu'ils seront heureux, cela m'aidera à vivre pendant ces mois de vacances.
En même temps que Mr Surdon, deux hommes sont venus pour saisir la plantation mettre l'embargo comme ils disent. Le pis est qu'ils ont raconté tout le long du chemin ce qu'ils venaient faire. Heureusement Mr Surdon avait arrangé tout cela et ils sont partis sans demander davantage. Que de soucis et de difficultés à chaque pas.
17 Juin 1914 - Me voici au milieu de mon séjour ici. Pourtant je trouve encore bien longs ces trois mois qui restent. Pourquoi faut-il que pour moi la vie soit si dure toujours. Il pleut et fait des orages continuels impossible de sortir même d'aller au bain. Gros crève-coeur hier sur 500 régimes coupés, ils n'en ont acceptés que 300, allons nous maintenant échoué et au moment de récolter ne pourrons nous pas les vendre. Faudra-t-il retourner en France aussi pauvre qu'avant? Mais il faut avoir confiance e regarder en haut celui qui ne nous abandonnera pas. Quelle lutte affreuse et combien mon pauvre mari est tourmenté par moment.
20 Juin 1914 - Triste journée Clément au lit depuis ce matin souffre d'un grand mal de tête. Parfois je me laisse aller au découragement, comme la route est sombre et pénible pourquoi faut-il tant souffrir par moment?
Voici pourtant un peu de réconfort le père Salomon qui apporte le lait chaque jour vient de causer un peu avec moi. La foi de cet humble m'humilie, je crois dit-il si je meurs aujourd'hui Dieu le veut; c'est lui qui commande tout. Comme c'est beau la foi de ce simple et quelle leçon pour moi. Il est fidèle pourquoi l'oublier et le forcer. Il me le donnera jour après jour.
Il fait une chaleur affreuse quel horrible climat. Ah respirer un peu d'air frais quelques minutes seulement comme il semble que cela donnerait de nouveau un peu de vigueur.
22 Juin 1914 - Des orages continuels nuit et jour. Nous sommes dans l'eau. Il pleut à torrent. Reçu la visite de Mr de Bizemont qui d'émeut aussi de se voir refuser tant de fruits. Clément va mieux, il est reparti ce matin dans la plantation.
24 Juin 1914 - Hier au réveil, le fleuve était en crue, il avait monté considérablement dans la nuit. Pourtant il faisait un beau soleil, chose rare à cette époque. Les creeks étaient à l'état de rivières, on dirait que nous sommes dans une île. Dès le matin, Clément est parti en gazoline essayant d'arrêter les acajous qui passaient entraînés par le courant. Que d'angoisses pour moi pendant de telles randonnées, je ne vis pas jusqu'à ce qu'il soit de nouveau prés de moi. Combien de fois je cours à la berge pour voir si je l'aperçois. Ce qui est curieux à voir c'est l'adresse extraordinaire des indiens, comme ils arrêtent les acajous avec leur fragile pipa . L'après-midi nous avons fait une promenade en bateau dans les creeks avec Mr Gey et le petit, c'était très curieux à voir. Mon Dieu comme je serai contente quand tous ces acajous seront expédiés, que de soucis pour mon pauvre mari.
28 Juin 1914 - Clément passe sa vie sur ce fleuve pour amasser les acajou. Que d'heures je passe à trembler en attendant. Le temps est un peu moins mauvais, il y a quelques éclaircies. Hier dimanche nous avons voulu profiter d'une éclaircie pour nous promener un peu, je suis heureuse de faire quelques pas, nous avons reçu une grosse averse pendant que nous étions au bain, nous sommes rentrés dans un état bien lamentable. Notre moteur ne fonctionne plus aussi sommes nous privés de glace. Encore trois longs mois avant de partir. Par moment je trouve le temps bien long. Si seulement après cette dure étape il est vrai que je ne quitterai plus jamais mes enfants.
3 Juillet 1914 - Ces derniers mois sont d'autant plus longs qu'il y a des tiraillements à la maison. Voilà trois lettres que je reçois où on se plaint de ma belle-mère, mes pauvres petits sont entre les deux familles, je suis sure que le petit coeur si tendre de Riri en souffre. Cette pensée m'est horriblement pénible; oui je veux accepter toutes ces privations ces journées toutes pareilles même privé d'eux pourvu qu'ils soient heureux. Et je doute d'avoir bien fait en venant ici. Il me semble que je n'aurais jamais du les quitter. Faudra-t-il toujours vivre entre des deux devoirs. Ce mois de Juillet me semble long, mon coeur saigne si souvent. Mr Bosse est venu par ce bateau pour une plantation prés de la nôtre. Nous sommes deux de plus à table. Cela change un peu.
10 Juillet - Encore un nouvel arrivant, encore une lettre de la maison de plus qui m'inquiète. C'est dur pour moi de savoir mes pauvres petits ballottés ainsi. Et mes soeurs ne sont guère encourageantes. Que de fois je pleure de ne rien pouvoir faire pour mes chéris. Et t Cette nuit à 11h le et un Espagnol sont venu cherchés Clément en disant que le Mandader se mourait. L'avant veille Clément lui avait extrait une grosse dent, il avait eu une hémorragie assez forte et avait mis toutes sortes de drogues comme il en ont l'habitude, ce qui avait infecté la plaie. On croit qu'il allait avoir le tétanos. Vite Clément est parti avec la gazoline emportant . J'étais terrifiée je craignais la responsabilité pour Clément. Il a fait chercher le Docteur à La Cruz mais le Mandader disait: Mr Bara je veux que ce soit vous qui me soignez. Je suis heureuse de voir qu'ils ont confiance en lui, heureuse aussi de le voir sur le chemin du devoir et du dévouement où j'aime tant le suivre. Ah, puisse ce que nous essayons de faire pour les autres retomber en bénédiction sur nos enfants.
14 Juillet 1914 - Quel déluge, toute la nuit nous avons presque pas dormi. Il fait un orage épouvantable et mon pauvre mari a tant de souci qu'il ne peut dormir. Hier il y a eu presque une révolte, ce nouveau venu n'arrête pas de critiquer tout ce que Clément a fait avec Mr Dabin. Ils se montent la tête. Il a été jusqu'à lui dire "je vous ferai renvoyer". Au fond j'en serai joliment contente car c'est une vie affreuse que nous menons ici. Mais c'est dur quand on s'est donné corps et âme à une tâche d'être sans cesse critiqué.
14 Juillet 1914 - Horreur, ce pauvre Mr rose s'est noyé. Nous sortions de table quand Clark est arrivé comme un fou en disant que Mr Rose qui était sur les acajous est tombé à l'eau. Clément et le cuisinier sont partis en courant, moi suivant derrière. Pendant au moins une heure ils ont essayé de le trouver, hélas ce n'étaient qu'efforts infructueux. Comme je tremblais de voir mon pauvre mari faire cet affreux métier et comme je vais trembler chaque jour en pensant qu'il pourrait lui en arriver autant. L'eau était trouble et profonde, impossible de trouver un homme là dedans. Comme c'est triste de laisser là ce malheureux. Oh, dieu je veux tout souffrir accepter ma vie si dure mais garder mon mari et mes enfants. Prends-moi tout mais garde les moi.
Je suis encore toute retournée de cette explication orageuse. Commet entendre toutes ces mauvaises paroles à mon pauvre mari sans que mon coeur saigne. La calomnie est vraiment une chose affreuse moi qui le vois presque chaque jour et ne pas dormir la nuit tant il a des soucis, cela me fait tant mal d'entendre tout cela. Oh les méchantes gens et qu'elles sont amères les larmes que je verse si loin de mes chéris. Pourtant comme j'ai bien fait d'être prés de lui mon amour le console un peu et le soutient j'en suis sure. O Dieu, tu nous vois tous deux tu sais que nous ne demandons qu'à bien faire et à marcher droit tu ne peux pas ve pas nous bénir. Oh si j'avais seulement la certitude que mes chers petits sont heureux.
18 Juillet 1914 - Hier à l'aube on a vu émergé le corps de Mr Rose. Détail affreux les crabes étaient déjà après son cadavre. Personne ne voulait le couvrir. J'avais préparé un de mes draps mais personne ne voulait accomplir cette lugubre besogne. Il a fallu promettre un cadeau à William et le faire escorter du vieux Sabère pour le décider à faire ce travail. N'ayant rien, je lui ai donné une chemise neuve à Clément j'avais trop de peine de penser que la mort n'était même pas respectée. Le soir seulement les hommes ont apporté le cercueil et là personne encore ne voulait le tirer de l'eau, il a fallu que mon pauvre mari cette lugubre besogne, le coeur me saignait. Pourtant le soir j'ai eu une petite joie en entendant Adelson dire qu'il était un homme courageux et qu'il avait confiance en lui. Cela me console un peu de toutes ces calomnies.
J'ai fait laver Clément à l'eau phrénique lui ai fait prendre un bain et lui ai donné une tasse de tilleul bien chaud. Il a mieux dormi mais qu'il est maigre et fatigué. Il paraît que les Brossard partent le mois prochain, aurai-je le courage de les accompagner? J'en doute quand je vois mon pauvre Clément si déprimé.
19 Juillet 1914. Quelles méchantes gens et comme on sent qu'ils sont contre ce pauvre Clément. Nous vivons le plus possible dans notre chambre pour éviter les discussions, moi je reste prés de lui tachant de l'égayer et de le distraire. Ma tâche est lourde mais je sens que Dieu me donne la force, je ne suis pas abandonnée. Mais qu'on soupire après un peu de paix. Ah pouvoir être seuls et tranquilles avec les enfants, nous ne demandons pas d'avantage l'un et l'autre.
Ce matin tout le monde voulait aller à la banane acheter un tangue. Hier on avait oublié de penser que le fleuve pouvait descendre aujourd'hui la gazoline est à sec obligés de renoncer à la promenade. Au fond cela nous amuse car ils voient que tout ne marche pas toujours tout droit ici.
Paris 23 Juillet 1914. Mon cher fils. Je te remercie de ta bonne lettre de fête qui m'est parvenue en son temps et m'a apporté une douce joie. Si je n'y ait pas répondu plus tôt c'est que j'attendais pour t'écrire d'avoir plus de renseignements à te donner sur ce que je peux savoir de vos affaires. Je le fais aujourd'hui en même temps je t'envoie les bons baisers de ta mère, ceux de Jean et les miens.
Crois bien mon cher fils que nous partageons les soucis que tu peux avoir et que nous souhaitons vivement de te voir arriver à la période de calme et de rémunération de tes travaux, j'espère que ce sera bientôt.
Ton frère s'occupe activement de t'envoyer tout ce dont tu peux avoir besoin là bas tant en matériel qu'en instrument divers entre autre le fusil dont tu lui a signalé la nécessité. Il a trouvé une arme magnifique qui te fera plaisir. C'est un fusil de la manufacture de St Etienne à deux canons superposés. Le canon supérieur du calibre 16 (je crois) et au dessous un canon de 8 ou 10 pour le tire à balles. J'ai vu ce fusil qui sera apporté le mécanicien que ton frère t'envoie pour remplacer Chapuzot. Cet agent doit partir par le bateau de demain 25. Bien entendu ton frère t'envoie en même un stock de munitions pour les deux calibres.
A propos de munitions je me rappelle que Jean avait remis à Mr Surdon les pièces d'artifices que Jeanne désirait avoir pour la fêter le 14 Juillet, je suppose qu'elle sont bien arrivées et que grâce à elle vous avez pu fêter ce 14 Juillet à la grande joie des travailleurs. Par ce même courrier, je te fais mon expédition coutumière de journaux et dont la lecture vous intéressera tous aussi. Je souhaite bien que cet envoie te parvienne. Ta dernière lettre nous fait savoir que vous traversez la saison des pluies et avec elle les fortes crues du fleuve. Ton frère te parlera de ses tentatives pour te trouver un chaland mais je crois que les difficultés seront pour l'expédition de ce bateau que je ne vois pas très réalisable. Bien entendu il s'agit d'un chaland à moteur à pétrole. Il a bien trouvé ce qu'il fallait mais je te répète, je crois bien que son transport soit difficile ou du moins si coûteux qu'il faudra y renoncer pour cette année au moins. Adieu mon cher fils, embrasse bien ta femme pour nous. Ton père qui t'embrasse bien affectueusement. Henri Bara
24 Juillet 1914 Hier, il y a eu presque une bataille entre Clément et Mr Vilmont. Le pauvre était rentré à 2h pour déjeuner et devait dans l'après midi aller au camp avec l'ingénieur. Il ne lui laisse pas une minute de répits et toujours réclame quelque chose. A la fin Clément a perdu patience et si je ne m'était pas mise entre les deux je suis sur qu'il aurait giflé. Ces continuelles disputes sont très pénibles pour moi et pour Clément qui est si las. Le temps est de nouveau beau . J'aimerais le contraire car le acajous ne descendent pas vite. Dieu voulant dans deux mois cette épreuve sera finie. Hier nous avons eu une surprise. Pendant que j'étais occupée à faire une chemise pour ce pauvre petit nous avons eu la visite des Brossards. Cela fait du bien de retrouver d'autres personnes. Ils disent partir dans une quinzaine, je suis bien tentée de partir avec eux, c'est peut-être une occasion que Dieu met sur ma route. Si Clément est retardé avec ses bois je serai ennuyée, comment le savoir et où est la route? Quelle vie d'être toujours entre les deux. Clément ne veut pas me conseiller. Si j'étais sure que tout va bien à la maison je resterais ici car je crois être utile à mon mari et vraiment ce serait bien meilleur de faire ce long voyage ensemble. Si ne pensais qu'à moi je partirais car par moment le vie n'a rien de trop agréable.
Il m'avait semblé que le dimanche avait passé plus vite. Eux aussi aspirent à se trouver chez eux. Enfin la vie en commun est parfois bien désagréable.
1 Août 1914 - Nous avons passé Mercredi un jour affreux. Une véritable trombe s'est abattue ici. La force était telle que les bois du creeks sont partis. Clément qui rentrait de la plantation fatigué a du sauter dans la gazoline pour essayer de les rattraper. Quelle journée pour moi. J'étais sur la berge et je hélais tous ceux qui passaient leur demandant s'ils avaient vu la gazoline. A 2 h il est arrivé mais je n'ai pu que lui faire avaler un bol de lait. Il était trempé et ne voulait absolument pas se changer. A la nuit, il est seulement rentré, tellement las. Justement nous venions de recevoir du courrier, encore de mauvaises nouvelles de la maison. Henriette se plaint de ma belle mère, je suis sûr que mon petit fils souffre et c'est pour moi une torture. Toute la nuit nous avons pas pu dormir l'un et l'autre harcelé par cette pensée que les petits ont besoin de moi et Clément qui a de la fièvre et qu'il serait lâche de quitter au milieu de tous ces méchants. Il fait très beau temps, le rio est bas et les bois ne peuvent descendre. Quel souci.
5 Aout 1914. - Encore une alerte, c'est affreux de vivre dans une atmosphère de lutte continuelle. Sous un prétexte futile, question de blanchissage, ce nouvel arrivant dispute Clément et l'accuse de mettre de l'argent dans sa poche. Lui bondit sans l'insulté et les voilà aux prises. Je me suis encore une fois mise entre eux mais je me suis presque trouvée mal tant j'ai eu peur. Ces émotions me brisent. Si seulement ces acajous descendent. Ce qu'il y a de terrible c'est que depuis Dimanche il fait beau, sans une crue ces acajous ne descendront pas. Mon Dieu, faudra t-il plus de 2 mois ici. C'est affreux cette vie, constamment distraire cette enfants grognon, voilà le plaisir qui m'incombe. Dimanche Pierre refuse de travailler et ce sont des luttes continuelles; au lieu d'avoir des collaborateurs, Clément a autant d'ennemis. Que Dieu nous garde dans ces jours si difficiles et nous donne la force d'aller de l'avant.
10 Août 1914 - Horreur, le guerre est en Europe. Nos frères, nos Parents, nos amis sont à la frontière. Cette nouvelle est arrivée comme un coup de foudre. Toute ma vie, je verrai le père Timoto arrivant à cheval porter le courrier et moi heureuse de voir mes enfants en Alsace quand Clément pousse une exclamation: "la guerre!" Il me semble que le sol me manque sous nos pieds. Nous somme fous dans cette solitude ne sachant rien. Les débuts sont bons pour la France on parle de victoire. En Hâte nous faisons les préparatifs et partons à Bluefields. Cette angoisse atroce ajoutée a toutes les autres, est affreuse. En route, nous rencontrons les Brossard qui rentrent en France. Rentrer dans ces conditions là, n'est ce pas terible? Ce matin Clément télégraphie au consul de Costa Rica pour savoir les ordres. Tout est noir, comment regagner la France? Si seulement nous pouvons faire route ensemble. Ah, l'avoir accompagné si loin, avoir tant souffert pour le voir partir à la guerre. Mon Dieu, je me remets entièrement entre tes mains moi et tous ceux que j'aime, rien n'arrive sans ta volonté, donne moi une lueur au milieu de cette sombre nuit.
Que font-ils à la maison? Ont-ils pu regagner le France? Et Henriette qui était en Angleterre. Pauvres femmes qui restent à la maison à pleurer. Pauvre Louise qui a vu partir son mari et Théo et aussi parti. Je tremble pour eux tous et mon coeur saigne pour eux. Et mes pauvres chéris au milieu de ces angoisses.
12 Août 1914 - Clément n'a pas de réponse du consul nous sommes très ennuyés. Il a dû écrire à la plantation qu'ils attendent. on dit que les américains ne permettent pas de passer par leur territoire pour rentrer? Clément va ce matin trouver le consul Anglais pour le prier de télégraphier. C'est étonnant que nous n'ayons pas de nouvelles. Il faudra se décider d'un coté ou de l'autre, j'ai peur de quitter Clément et pourtant j'aimerais mieux le voir retourner sur la plantation que partir à la guerre. Hier nous avons eu des nouvelles de la guerre, les Français sont en Alsace c'est une joie pour nous qu'une victoire Française. Il doit se livrer une grande bataille autour de liège. Les Allemand sont en majorité. Que Dieu protège les Français.
15 Août 1914 - Reçu une réponse du consul, il faut se rendre à Port Limon et de là le consul nous rapatriera. Que sera ce voyage? Seulement il n'y a un bateau que le 26. Une nuit en mer jusqu'à Limon et de là 15 jours au moins de traversée. Que trouverons-nous au port? Mon Dieu, je n'ose pas y penser. Certes je ne serai pas plus lâche que les autres Françaises mais voir partir mon mari après toutes les angoisses passées. C'est bien dur. Pour le moment, je suis bien heureuse puisque je l'ai encore, d'ici un mois peut-être les événements seront meilleurs. Nous passons ici une vie bien désoeuvrée, il fait horriblement chaud. Les Brossard sont avec nous. Nous sommes contents car ils sont gentils. Les français de la plantation n'arrivent que dans 8 jours. J'ai peur de les voir revenir. Adieu ma tranquillité.
17 Août 1914 - Dieu encore des mauvaises nouvelles de la plantations, une lettre injurieuse de Mr Villemeont et angoissée de Surdon. Les ouvriers veulent être payés à tout prix et menacent de brûler la bogeda. Que Dieu nous garde dans ces difficultés. C'est affreux comme tout est noir et tous ces mutants qui s'acharnent contre mon pauvre Clément. Le cur me saigne quand je le vois passer des nuits sans sommeil. Pauvre mari qui ne demande qu'a bien faire. Mais je ne veux pas dire que Dieu nous abandonne je veux croire malgré les apparences. Mr de Bizemond est arrivé hier, nous sommes un petit noyau de Français, cela aide un peu Clément à vivre. Ce matin, Clément est en ville tâcher d'arranger les affaires pour le mieux et moi seule ici, je prie pour lui. J'ai eu beaucoup de peine à me lever ce matin. J'ai été prise d'un étourdissement, tous ces chocs m'ébranlent, j'ai besoin de ma santé. Dieu seul sait ce qui m'attend encore. Je le répète à mon Dieu. J'accepte la souffrance mais garde ceux que j'aime.
18 Août 1914 - Clément est revenu un peu plus content, il a pu obtenir 200 dollars de la Bluefield et l'argent est parti par le bateau hier. Il n'en reste guère pour nous. Je pense à donner mes bijoux car nous ne sommes pas sûr que le consul rapatriera les femmes et je voudrais tant partir avec Clément. Que sera pour nous ce voyage? Bien pénible je le crains car il est probable que nous voyagerons comme des émigrants. Ce n'est rien de souffrir si seulement nous pouvons être ensemble.
20 Août 1914 - Nouvelle alerte aujourd'hui. Le bateau que nous attendions ne vient que le 6 Septembre au lieu de mercredi. Et Clément qui les fait venir de la plantation le voilà affolé c'est que nous n'avons plus d'argent, impossible de s'en procurer. Il était presque décidé à prendre une petite barque pour nous faire conduire à Port-Limon. Quand j'ai vu la barque, j'étais épouvantée, impossible de partir dans ces conditions, il y avait un bord très petit certainement.
20 Août 1914 - Ma chère Henriette. Comme tu le vois, nous sommes encore à Bluefields attendant le départ du bateau qui part Lundi ou mardi pour Port Limou et de là le consul nous rapatriera. Que sera pour nous ce voyage? Une longue série de souffrances sans doute avec au bout la guerre! Mais malgré tout aucun de nous ne voudrait rester. Les Français du Nica sont toujours des Français et solidaires les uns des autres. Cette inaction nous pèse à tous. Que de fois je pense comme je serai utile à la maison à vous aux enfants. Pauvre Henriette quelle dure vie tu dois avoir et combien souvent le coeur me saigne quand je pense que les enfants sont une bien lourde charge pour nous. Hélas qui pourrait prévoir l'avenir! Je demande à Dieu d'être forte et courageuse pour être d'un secours pour vous à l'arrivée. Nous nous serrons les uns contre les autres dis ma chère Henriette? Ici nous courons après les nouvelles mais nous savons bien peu de choses nous sommes si loin de tout! On nous dit que les français sont en Alsace mais nous n'avons guerre de détails. Où sont tous les notre Théo et Charles? Que Dieu les garde et nous les ramène!
Dimanche le reste de la colonie arrivera, Clément a de grosses difficultés car les banques n'envoient plus d'argent, il faut renvoyer une partie des hommes, laisser cette plantation. Et ces bois qui lui ont coûté tant de peine, je ne sais quand on pourra les vendre. Et ce Villemant qui s'acharne après lui! Les circonstances sont pourtant assez triste sans qu'on se déchire continuellement les uns les autres. J'ai peur de les voir arriver. Tu vois d'ici ce voyage avec ce bébé! Nous ne savons encore comment on nous embarquera. Pourvu que ce ne soit pas comme des émigrants! J'aime mieux mal voyager et être avec Clément jusqu'au bout je t'assure. Dieu y pourvoira. Et toujours ce mot me revient de Mr Souche m'a mis dans le coeur. Je te garderai. Comme on a besoin quand l'heure est si sombre d'avoir confiance. Pendant de long jours nous n'aurons pas nouvelles les uns des autres. C'est affreux cette nuit dans laquelle on se débat.
29 Août 1914 - Nous voici à New Orléans. Clément a pu s'arranger pour que ses hommes passent la visite médicale à bord du bateau. Quelle journée que celle là. Enfin embarqués sur la Marrette. Aux Iles nous avons trouvé les autres qui ont été quelque peu surpris de se voir si vite embarqués. Heureusement nous avec Monsieur de Boigement et les Brossard. La traversé a été assez bonne bien que nous ayons beaucoup souffert de la chaleur et des moustiques. La dernière nuit. Nous sommes arrivés ici Jeudi et aussitôt nous avons été au consulat. Le consul se charge de rapatrier les hommes mais pas les femmes. Heureusement Clément avait emprunté de l'argent à Fransen et a pu payer mon passage et le sien. Nous embarquons sur l' Hudson probablement ce soir. Nous serons en mer au moins 20 jours. Ce voyage m'épouvante. On dit que nous sommes escortés d'un navire de guerre, mais n'est ce pas affreux de voyager dans ces conditions. Les nouvelles de la guerre ne sont pas bonnes on dit que les Allemands sont à Lille. Clément qui a la foi affirme que la France vaincra, que Dieu la protège. Oh mes chéris quelques fois j'ai peur de ne pas vous revoir et si je vous retrouve ce sera pour voir partir mon Clément. Dieu aie pitié de nous. J'ai quitté la France sur cette pensée. Je te garderai, je le crois garde moi encore et tous ceux que j'aime.
1916
Salonique, le 24 Juin 1916
Madame,
Il m'est pénible d'accomplir près de vous la triste mission de vous annoncer le décès de notre bon camarade Bara, votre cher mari. La maladie l'a enlevé avec une rapidité foudroyante, et dès les premiers moments de son alitement (samedi 24 Juin) j'eus le sinistre pressentiment qu'i était gravement frappé, mais ne pouvais croire à une issue aussi violente. Fort allerte comme il était, qu'eût supposé qu'il fût mis à bout par quelques jours de fièvre ? Nous l'avons accompagné ce matin au cimetière de Zeitenlick et nous avons déposé sur sa tombe des fleurs autant pour nous que pour bénir son souvenir.
Je vous plaint du plus profond de mon cur et cependant je n'essaye pas de vous adresser des paroles de consolation. Elles seraient toutes au dessous de votre douleur ; peut on se résigner devant l'éternelle absence ? Mais si une réalité était capable d'atténuer un peu votre grande douleur, ce serait celle d'être assurer que votre mari n'a pas été abandonné sur cette terre lointaine et que jusqu'à son dernier soupir, nous étions près de lui cherchant à le réconforter en lui parlant de vous, Madame et des siens qu'il aimait tant.
Pensez à vos enfants qui n'ont plus que leur pauvre maman pour les choyer et les aimer. Ceux sont eux qui allégeront votre peine, vous récompenseront de vos efforts et éclaireront un peu votre avenir.
Je me permets de vous conseillé, Madame, de commencer dès maintenant les démarches pour établir, s'il est possible, vos droits à une pension de retraite. Ici dans son service nous avons déjà fait le nécessaire en ce qui nous concernait.
Au revoir, Madame , mes camarades et moi sommes de tout cur avec vous. Et je vous assure bien sincèrement que vous trouverez toujours en nous des amis fidèles dont la sympathie et grande et le dévouement absolu.
Signeé Devillers
A Paris 11, rue de Lyon
Lieutenant Devillers, service de l'intendance, base de Salonique, secteur 502.
Salonique, le 17 Juillet 1916,
Madame,
Je suis en possession de votre lettre du 4 Juillet et je m'empresse de vous donner des renseignements que vous me demander concernant les derniers moments de notre camarade BARA, votre cher mari.
Nous nous étions aperçus un mois avant l'accident que notre camarade changeait de mine. Son caractère même devenait plus irritable. Il se plaignait d'une fatigue qu'il n'arrivait pas à surmonter. Malgré mes conseils l'engageant à se reposer, il ne voulut rien entendre et le Samedi 17 Juin, il fut pris d'une syncope qui déterminât sa fin.
Il était onze heures et nous venions de terminer le premier plat servi qu'il avait lui même apprécié avec grand appétit, lorsqu'il se levât de table et allât précipitamment se coucher dans une chambre à proximité. Il était pris par une crise terrible d'étouffement qui m'obligeât à aller chercher le docteur de l'hôpital voisin, lequel arrivât de suite et conclut à une angine de poitrine. Le temps de l'installer dans une ambulance et il fut conduit à l'hôpital italien où les soins lui furent prodigués avec dévouement.
Le lendemain et les jours suivants chacun de nous lui rendait visite à tour de rôle et chaque fois il faisait des projets nouveaux, nous parlant des siens, de ses enfants dont nous connaissions les photographies et surtout de sa chance d'avoir échappé à un mal qu'il ignorait mais qu'il avait craint de juger grave au moment de son transport. Enfin nous l'aidions de notre mieux à oublier les mauvaises heures de souffrance passées lorsque le jeudi 22 Juin, je me présentais à nouveau à l'hôpital pour lui faire ma visite quotidienne. Il était 10h et notre malade avait repris de la mine et insistait pour obtenir 2 ufs afin de calmer sa faim. Il était en appétit et il a fallut toute mon insistance pour le faire patienter jusqu'à la visite du docteur qui était annoncée. Nous causions de différentes choses où la vision des siens apparaissait toujours, lorsqu'à un moment donné, il se tût, pris ma main et tourna la tête vers moi. Il s'était éteint doucement sans souffrances et sans qu'aucun signe extérieur de contraction n'apparut sur son visage. Ce souvenir ne s'effacera pas et je fis le nécessaire près de nos chefs.
Le samedi 24 Juin nous l'enterrions au cimetière de Zeitenlick (banlieue de Salonique). La souscription à laquelle tous les services de l'intendance ont participé (officiers, soldats) a donné une somme qui a été répartie d'une part pour l'achat d'un entourage et l'entretien de la tombe.
L'endroit où il repose est en bon état et l'autorité militaire ne néglige rien pour que les tombes des soldats français soient entretenues autant que les ressources du pays le permettent.
Quant à ses affaires, j'en ai fait l'inventaire en présence de notre capitaine et d'un officier de notre service : nous avons tout emballé dans les cantines et ainsi que le règlement militaire l'exige, nous avons remis au service compétent ces bagages qui vous parviendront ultérieurement. Je dois ajouter que nous n'avons pas trouvé d'argent dans son portefeuille.
Voilà ; Madame, les faits tels qui se sont passés. Je ne puis que vous renouveler mes témoignages de sympathie. Ceux qui ont connu votre excellent mari pleurent avec vous maintenant cette brutale erreur du sort.
Toutes les démarches préliminaires tendent à la conclusion d'une mort survenue " en service commandé " ont été accomplies. Je crois pouvoir vous dire que cette conclusion est favorable. Ne négligeait pas de poursuivre les démarches à Paris où j'espère aller bientôt en permission et où je me ferais un devoir de vous rendre une de mes premières visites.
Veuillez croire, Madame, ainsi que vos enfants, à l'assurance de mes sentiments très dévoués.
1917
12 Fevrier 1917. Voilà bientôt huit mois que mon cher mari dort du grand sommeil. Depuis le jour où j'ai reçu cette affreuse nouvelle, je me demande comment j'ai vécu. Comment surtout ai-je pu tant souffrir et ne pas mourir. Aussi hélas le chagrin ne tue pas. J'ai seulement le cur brisé et c'est tout. Est-il possible ho mon Dieu que tu m'est tout pris. Que de fois ne me suis je comparé à Job qui a vu petit à petit disparaître tout ce qu'il avait. C'était bien dur pourtant de perdre tout le fruit de tout ces sacrifices, quand je pense combien mon pauvre clément à lutter et souffert pour assurer notre avenir et que je me vois maintenant si dépendante, le cur me saigne. Ah ! n'avoir plus son amour, ce cher protecteur, se sentir tellement abandonné maintenant qu'il n'est plus. Et je n'ai personne pour le pleurer avec moi. Jamais je ne peux parler de mon immense peine et je ne peux pas m'intéresser à la vie des autres. Il me semble que pour moi la vie est finie, mon bonheur est sous ce petit titre, là bas à Salonique où mon cher époux dort pour toujours.
25 FEVRIER Ah, souffrir jour après jour cette immense peine. J'ai l'impression maintenant que j'assiste à la vie et Que je ne vis plus. Et me semble tellement loin devant moi. Je n'avais plus ce qui était pour moi si tendre. Oh ! Comme je me sentais forte dans ses bras ! Comme je regrette les plus mauvais jours quand nous souffrions l'un avec l'autre. Va, mon Clément chéri ? Je serai la femme digne de toi, je ferai mon devoir jusqu'au bout. Quand moi aussi je fermerai les yeux pour toujours, je pense te voir sur l'autre rive m'attendant comme tu m'attendais à New York Ah ! l'immense bonheur du revoir dans la maison du Père pour ne plus se quitter jamais. Béni sois-tu la foi de mon enfance d'éclairer ma route dans ses sombres jours. Toi, tu aides à vivre, Tu aide à mourir. Que de fois lui ai je pas dit "quand je mourrai tu seras près de moi et tu me donneras la main ". Hélas quand cette heure sonnera pour moi, ce n'est pas près de lui que je pourrais puiser l'énergie pour le suprême combat. En attendant il faut que je vive Que de fois quand je rencontre des mutilé, je me dis " je suis comme eux moi aussi, la guerre m'a mutilé, je suis plus que l'ombre de moi-même " Va mon Clément, ta petite violette n'aura jamais plus de soleil puisque tu n'es plus là pour la réchauffer de ton amour. Elle continuera pourtant sa tâche bien que meurtrie, s'efforçant d'élever tes enfants dans ton esprit , tâchant qu'il te ressemble tous deux, qu'ils soient droits et honnêtes comme tu l'étais. Je me souviens de cette parole dite le jour de notre mariage par monsieur Staffer : " souvenez vous qu'au dessus de la justice des hommes, il y a la justice de Dieu. Je lisais dans ton cur, je savais comme tu étais honnête et droit et avec quelle fidélité tu as rempli ta. Tâche. Pauvre Clément, combien tu as souffert et combien tu as lutté pour que pour nous la vie soit plus douce. J'espère toujours que tu ne souffres pas de me voir maintenant si dépendante et si pauvre. Que m'importe à moi maintenant, je n'ai plus de besoins. Je ne souffre de ma pauvreté que lorsqu'elle atteint les enfants.
MARS. Ah ! Lorsque je me vois à la maison au milieu des miens qui me comprennent si peu et si mal, je sens comme un manteau de tristesse qui m'enveloppe. Ah moi qui avais tant désirer quitter la maison, m'y voilà revenue comme un pauvre oiseau blessé qui jamais plus ne pourra voler et quelle peine dans ma d'être si dépendante d'eux, ne pas pouvoir me dire " c'est lui qui a assuré notre avenir ". Pauvre Clément, je ne t'en veux pas, n'as tu pas travailler pour cela, la chance ne t'a pas souri, ce n'est pas ta faute d'avoir lutté et peiné, moi qui suis ta compagne, qui ai souffert près de toi, qui est vécu ta dure existence de colon. Je puis le dire que tu n'as pas épargné ta peine. Et maintenant tu es couché sous la terre, ce cur qui nous aimait tant ne bat plus, ce bras sur lequel je m'appuyais est rigide et glacé et moi je suis au foyer, le désespoir dans âme et la longue vie devant moi.